Matin Première : Elections au Rwanda

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Les Rwandais sont appelés aux urnes pour des élections présidentielles ce lundi. Mais la victoire annoncée de Paul Kagamé pose question. Entre stabilisation, réussites économiques et déni de démocratie, le pouvoir en place (FPR) suscite la controverse. Arnaud Ruyssen en parle ce lundi matin avec Filip Reyntjens, professeur à l'université d'Anvers et spécialiste de la région.

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- Les Rwandais votent aujourd'hui, Paul Kagame donné grand favori mais le chef de l'Etat sortant n'a pas de réel opposant, on en parle de suite avec notre invité.

- Filip Reyntjens, bonjour.

- Vous êtes avec nous ce matin en duplex d'Anvers, je le rappelle pour nos auditeurs. Vous êtes Professeur à l'Université d'Anvers et spécialiste donc du Rwanda. On vous écoute dans un instant après votre choix musical qui s'est porté sur Jacques Brel "Marieke".

- "Marieke" Jacques Brel, le choix musical de votre invité ce matin, Arnaud Ruyssen.


AR               - Oui, Filip Reyntjens, bonjour.

FR               - Bonjour.

AR               - Alors "Marieke", on vient de l'entendre, chanson bilingue, français-néerlandais, qui raconte un amour perdu, un amour impossible presque, de quel impossible amour, nous parlez-vous en fait ce matin, Filip Reyntjens ?

FR               - Donc je préférerais peut-être parler de mon amour pour la Belgique mais là je pense que ce n'est pas pour cette raison que vous m'avez invité. Non, on parlera, je suppose, des élections au Rwanda.

AR               - Eh bien effectivement, on va en parler d'ailleurs tout de suite, ces élections législatives au Rwanda, qui ont commencé ce matin, vers 6:00 heures du matin, ouverture des bureaux de vote et pas beaucoup de doute, il faut le dire, sur l'issue de ce scrutin. On s'attend à une victoire large de Paul Kagame. On peut même s'attendre à une victoire écrasante comme c'était le cas lors de la dernière élection présidentielle en 2003, selon vous ?

FR               - Oui, je crois que oui, en 2003, le Président Kagame a obtenu 95,5% des voix, je pense qu'il obtiendra autant et peut-être un peu plus parce qu'il faut montrer que, sa cote de popularité a augmenté tout de même. Il n'y a pas d'opposition ; les 3 autres candidats proviennent de partis qui font partie du même cartel que le Front Patriotique Rwandais, le FPR, le parti du Président Kagame au pouvoir alors que les partis qui auraient pu mener une opposition, 3 partis d'opposition, 2 n'ont été pas reconnus et donc n'ont pas pu présenter les candidats, alors que le président du troisième parti d'opposition qui lui, est reconnu, se trouve en prison depuis 2 mois. Donc il s'agit, les autres candidats sont ce qu'on appelle au Rwanda, des .. qui ne sont pas là pour être élus mais qui sont là pour faire bonne figure et pour montrer qu'il s'agit d'une compétition.

AR               - Ceci dit, est-ce que, si les candidats d'opposition, que vous pointez, de vraie opposition, avaient pu être dans la course, est-ce que ça aurait vraiment fondamentalement changé la donne, Filip Reyntjens, parce que beaucoup parlent aussi d'une grande popularité réelle de Paul Kagame dans son pays aujourd'hui ?

FR               - Je pense qu'il y a deux choses différentes ; je reviendrai sur la popularité de Paul Kagame.
En ce qui concerne les partis d'opposition, si ces partis n'avaient pas pu et c'était prévisible, n'avaient pas pu réellement mener campagne, si le paysage politique n'avait pas été ouvert, ce qui n'est pas, ces partis n'auraient probablement pas obtenu beaucoup de voix. D'autant plus que ces élections ne sont pas ce qu'elles semblent, les gens sont bien obligés de voter pour le candidat Kagame puisque le vote n'est pas véritablement secret, les gens expriment leur choix en apposant une emprunte digitale à côté du nom du candidat et de la photo du candidat de leur choix. Ce qui veut dire en fait qu'ils signent leur bulletin de leur nom, si vous voulez. Parce que dans un pays comme le Rwanda, l'emprunte digitale vaut signature. Donc il y a les dés, de toute façon, tout comme en 2003 et tout comme lors d'élections législatives de  2008, étaient pipés et même s'il y avait eu des partis d'opposition, ils n'auraient pas, je crois, obtenu beaucoup de voix.

AR               - Alors pour revenir sur justement, cette popularité tout de même de Paul Kagame, on souligne et on l'a souligné, on l'a entendu dans les différents reportages sur place de notre correspondant mais aussi dans les médias, on souligne quand même les réussites de Paul Kagame depuis son arrivée au pouvoir, ses réussites sur le plan économique, avec une croissance très importante même dans les temps de crise économique, avec cette lutte contre la corruption particulièrement spectaculaire et puis le résultat aussi sans doute de tout ça, c'est que le pays apparaît comme assez stable, c'est un trompe l'oeil ça ou bien il y a effectivement quand même une réalité de popularité due à tous ces facteurs qui eux, sont bien réels, Filip Reyntjens ?

FR               - Je reviendrais sur les succès du Rwanda parce qu'ils sont incontestables. En ce qui concerne la popularité, il est extrêmement difficile de la mesurer dans un pays comme le Rwanda. On a vu lors des meetings du FPR, ces dernières semaines, on a vu des masses énormes, 100.000,  150.000 personnes qui assistaient à ces meetings de Kagame. Mais ce qu'on nous apprend, c'est que les gens nous apprennent du terrain, c'est que les gens ont été obligés d'y aller. Et donc il est extrêmement difficile, c'est même dangereux parce que le Président Kagame pourrait penser honnêtement qu'il est populaire et que tous ces gens-là sont là parce qu'ils l'aiment beaucoup, alors qu'on est allé les cueillir sur leurs champs pour aller et qu'on leur a donné des casquettes et des drapeaux pour aller applaudir Kagame. En ce qui concerne les performances, elles sont incontestables. Je crois que le Rwanda est un des pays qui a une gouvernance bureaucratique technocratique qui est bonne, comparé à la plupart des pays d'Afrique, mais c'est en partie un trompe l'oeil puisque c'est surtout axé sur la vitrine qu'est la capitale, Kigali et qu'il y a une déconnexion totale entre Kigali et le reste du pays alors que la croissance économique est réelle mais les signes d'inégalités en même temps, ont augmenté terriblement. Le Rwanda était un pays à inégalités basses, comme on l'appelle, alors qu'il est devenu l'un des pays à inégalité la plus élevée parmi les 15% des pays du monde, la plus élevée. Donc il y a d'une part, ses performances qui sont incontestables ; d'autre part, tout cela a créé au niveau politique mais également au niveau des vécus des citoyens, au quotidien, cela crée des ressentiments, des frustrations, un sentiment de marginalisation, qui est sur le long terme, me paraît-il, extrêmement dangereux.

AR               - Est-ce que ça veut dire sur le long terme, extrêmement dangereux, que le facteur justement de ces tensions possibles, entre les plus riches du côté de la capitale et autour de la capitale, Kigali, et les plus pauvres peut-être dans le reste du pays, que ces tensions-là et ces tensions peut-être un peu latentes encore aujourd'hui, sont plus fortes que les tensions ethniques par exemple aujourd'hui au Rwanda, selon vous, Filip Reyntjens ?

FR               - Dans un sens, c'est même une bonne nouvelles, donc ce n'est pas une question de Hutus contre Tutsis, les Tutsis des collines ne vivent pas une vie meilleure que les Hutus des collines. Et on constate d'ailleurs au sein du FPR même, au sein de l'armée rwandaise, des contestations de Kagame, cela se fait en sourdine, c'est relativement peu visible mais il y a de très nombreux Tutsis qui, qui sont en désaccord avec la façon dont le Rwanda est géré et il y a d'ailleurs dans la diaspora, les réfugiés rwandais de par le monde, il y a de très nombreux Tutsis qui quittent le pays.

AR               - C'est important ce que vous dites là parce qu'on va rappeler que Paul Kagame est un Tutsi issu du FPR mais vous dites aujourd'hui, finalement, ce pouvoir tenu par, ce noyau au départ Tutsi du FPR, ne profite plus aux seuls Tutsis. Il y a des Tutsis qui sont aussi dans l'opposition et il y a des Hutus alors aussi qui profitent aussi du pouvoir de Kagame aujourd'hui ?

FR               - Tout à fait et d'ailleurs, déjà les indications sont devenues de plus en plus claires ces derniers mois, par exemple, c'est quand même tout un symbole. Un ancien chef d'état-major de l'armée rwandaise, le général Kayumba Nyamwasa qui est Tutsi, qui a été un des copains de Kagame, au moment de, où il est camarade, je dirais, de Kagame, pendant la guerre civile, s'est exilé en Afrique du Sud et a même fait l'objet il y a quelques mois, d'un attentat, d'une tentative d'assassinat, il a été grièvement blessé et il y a de très fortes raisons de penser que c'est le régime de Kigali qui a orchestré cette tentative. Et ça, c'est Tutsis contre Tutsis. Et je pense qu'il faut quitter cette vision manichéenne du Rwanda, qui fait penser qu'il ne s'agit que d'une question de Hutus contre Tutsis, ce qui d'ailleurs, n'était déjà pas le cas dans les années qui ont précédé le génocide.

AR               - Mais justement pour revenir à ce général en particulier, dont vous parlez, enfin, on ne va pas parler de lui spécifiquement, mais il y a d'autres généraux proches de Paul Kagame, d'autres membres importants de l'armée, des services secrets, etc, qui ont un peu quitté le navire ou qui ont été forcés de s'exiler. Est-ce que vous avez l'impression que le camp FPR autour de Paul Kagame, est en train un peu de se fissurer aujourd'hui, Filip Reyntjens ?

FR               - J'ai l'impression qu'on a nettement et je pense que c'est cela qui menace Kagame, beaucoup plus que des élections, même si l'opposition avait été autorisée à participer à ces élections, cela n'aurait pas constitué à une véritable menace pour Kagame. Je pense que ce qui menace et ce qui explique d'ailleurs sa grande nervosité, c'est des contestations en son sein et le risque, parce que là, je pense que c'est une perspective qu'il ne faut pas exclure, le risque d'une révolution au palais ou d'un coup d'Etat.

AR               - Qui viendrait de l'armée, alors ?

FR               - De l'armée et donc en d'autres termes, de Tutsis.

AR               - Donc la plus grande menace aujourd'hui pour Paul Kagame, c'est dans son propre camp, clairement ?

FR               - Tout à fait, c'est nettement l'impression que j'ai, tout simplement parce que l'opposition civile n'existe pas.

AR               - Alors un mot sur le rôle des puissances étrangères et notamment des bailleurs de fonds. On sait notamment du côté anglo-saxon que les Etats Unis et la Grande Bretagne ont longtemps salué les réussites économiques dont on a parlé, de Paul Kagame. Aujourd'hui, on a entendu un discours parfois un petit peu plus, un peu plus critique, ces dernières semaines notamment justement dans le déroulement de cette campagne, avec les répressions que vous avez, que vous avez pointées. Est-ce que vous avez l'impression que la position du Rwanda par rapport à ses partenaires internationaux, est en train de changer un peu aujourd'hui ?

AR               - Je crois en effet que c'est le cas, je pense que les, ceux qui ont le plus protégé le Rwanda depuis l'arrivée au pouvoir du FPR, ce sont les Américains et les Britanniques. Et on sent très clairement, j'ai été à Washington il y a un mois, un mois et demi, j'ai discuté avec des gens au Département d'Etat, des gens bien placés au Département d'Etat, il est très clair qu'on s'inquiète à Washington et on me dit qu'il en est de même à Londres, qu'on s'inquiète de l'évolution de la tournure que prennent les choses au Rwanda. Pas tellement, je crois, pour des principes de démocratie et de droits humains mais parce qu'on craint et je pense qu'on a raison d'interpréter les choses ainsi, parce qu'on craint que ce qui est en train de se passer au Rwanda, cette répression, cette fermeture totale du paysage politique ou du champ politique, que tout cela pourrait être un facteur de nouvelles violences. Et cette violence est déjà structurellement présente dans le pays. Je ne sais pas quelle étincelle pourrait provoquer une nouvelle vague de violences aiguës, mais cette étincelle, un jour, va venir et c'est extrêmement difficile de prévoir laquelle. Rappelez-vous que, en 1994, c'était l'attentat contre l'avion du Président Habyarimana.

AR               - Est-ce que vous imaginez pour la suite positive du Rwanda, quelle pourrait être la solution pour, je dirais, sortir par le haut de cette situation, garder peut-être la stabilité du pays, c'est cette lutte contre la corruption, qui est évidemment positive, etc et en même temps, améliorer la démocratie, par quel biais est-ce que ça peut passer ? Est-ce que Paul Kagame peut, sous pression peut-être justement de la communauté internationale, accompagner cette transition-là aujourd'hui, selon vous ?

FR               - Je pense que cette pression sera en effet nécessaire parce que le Président Kagame ne va pas céder, ne va pas ouvrir le paysage politique s'il n'y est pas contraint et forcé. Tout simplement parce qu'il sait que dans un système politique compétitif, en fin de piste, en bout de piste, il perdra le pouvoir et ça, c'est une perspective qu'il n'envisage pas et qu'il ne peut peut-être même pas envisager. Donc ce qu'il faudrait, c'est une ouverture prudente d'ailleurs, je crois du champ politique rwandais. Je pense qu'il faut que les bailleurs de fonds se constituent en consortium, engagent le Gouvernement rwandais dans un dialogue sur une sorte de feuille de route, qui,  en ce qui me concerne, peut porter sur une période de 10 ans. Le Rwanda aujourd'hui n'est pas prêt pour l'introduction d'une démocratie qui fonctionnerait même modérément convenablement. Mais sur une période de 10 ans, je pense que sur un certain nombre d'indicateurs, d'ailleurs, pas seulement politiques mais également économiques, lutte contre les inégalités par exemple, contre la pauvreté, qu'il faudrait que ce consortium en accord bien évidemment avec les autorités rwandaises, cela doit leur appartenir bien évidemment, s'engagent ensemble sur une feuille de route et n'oublions pas que le Rwanda est un petit pays très pauvre qui est très dépendant de l'aide internationale.

AR               - C'est un constat quand même un peu interpellant, Filip Reyntjens, quand vous dites que ce pays n'est pas prêt pour une démocratie complète totale ; ça veut dire, que ça justifie implicitement que le pays soit tenu par une sorte de main de fer, comme c'est le cas aujourd'hui, encore, par Paul Kagame ?

FR               - Non, je ne, ce n'est pas ce que je dis puisque je dis qu'il faut que cela change. Mais je suis suffisamment réaliste et je pense qu'il faut également être suffisamment prudent pour se rendre compte que cela ne se fait pas dans un pays qui a vécu ce qu'il a vécu, comme le Rwanda et je ne parle pas seulement du génocide en 94 mais également la terrible répression que ce pays a vécue depuis que le FPR est au pouvoir. N'oublions pas que Kagame et son régime, ont présidé à la mort violente de dizaines, probablement de centaines de milliers de ses propres citoyens. Et donc c'est un pays qui est profondément traumatisé et je crois qu'il faut s'y prendre avec mesure et avec prudence.

AR               - Et quand l'opposition dit que ça doit passer par une sorte de grand dialogue inter-Rwandais justement par rapport à tous ces ressentis du passé, etc, est-ce que vous trouvez que c'est une bonne solution, ou bien, c'est peut-être ouvrir la boîte de Pandore ?

FR               - Ah non, je pense que ça fait partie de cette solution ; quand je parle d'ouverture du champ ou
du paysage politique, c'est notamment cela qui doit pouvoir être fait. C'est une opposition qui s'exprime.
Et ce n'est d'ailleurs pas seulement en termes politiques, qu'elle doit s'exprimer. Il y a un problème énorme avec la vérité au Rwanda ; on ne s'accorde pas sur une lecture commune du passé. Le FPR impose et a
imposé avec beaucoup de succès, un monopole de la vérité sur le passé et le présent et l'avenir du Rwanda.
Il faut que les Rwandais puissent débattre de ce passé puisqu'on n'a pas de lecture commune. Or, ça, ce n'est pas qu'une question politique. C'est une question sociale d'une très grande importance.

AR               - Eh bien merci, Filip Reyntjens. On poursuivra sur ces questions évidemment capitales pour l'avenir du Rwanda avec Questions Publiques au 070/22 37 37 ou encore sur le www.matinpremière.be.

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