Marie-Helene Ska (CSC) après Carrefour: " la marmite sociale prête à exploser"

Marie-Hélène Ska se dit au contraire "en attente du politique et en colère".
Marie-Hélène Ska se dit au contraire "en attente du politique et en colère". - © Tous droits réservés

Secrétaire générale de la CSC, Marie-Hélène Ska était ce samedi 27 janvier l’invitée du Grand Oral RTBF-Le Soir sur La Première. Elle commente notamment l’annonce d’un plan de transformation chez Carrefour Belgique.

Avant de réagir à l’annonce d’un plan de transformation chez Carrefour, la patronne de la CSC réagit à la réunion cette semaine du forum économique mondial à Davos. " La première fracture se trouve entre celles et ceux qui sont à Davos et celles et ceux qui n’y sont pas. Les responsables politiques et économiques qui sont là-bas gagnent simplement en quatre jours jusqu’à deux ans du salaire moyen des travailleurs chez nous en Belgique. On ne peut pas dire qu’ils soient très représentatifs ", commence Marie-Hélène Ska dénonçant " l’explosion des inégalités dans notre société ".

Ce que nous vivons en Belgique, en Europe et dans le monde, c’est une coupure croissante entre un nombre limité de personnes, souvent éduquées, un milieu socio-culturel favorisé, qui ont perdu tout lien, tout contact, toute préoccupation sur ce qui fait la vie des travailleurs et des travailleuses de ce pays ", poursuit Marie-Hélène Ska.

Une norme sur la distribution des dividendes

Quand le progrès social n’est plus accompagné par une juste distribution des revenus, il y a un effritement, une espèce de fracture de la cohésion sociale et cela m’inquiète ", poursuit la secrétaire générale du syndicat chrétien.

J’entends qu’il y a eu la décision de mettre une norme sur l’évolution des salaires qui seront donc plafonnés, il y a une réflexion aujourd’hui sur une norme énergétique qui plafonnerait la contribution des entreprises à la production et à la consommation d’énergie aujourd’hui, il n’y a aucune norme sur la distribution de dividendes ou sur la répartition de la valeur ajoutée. Aujourd‘hui, un enjeu majeur pour l’ensemble des progressistes, c’est de se pencher sur les questions de distribution primaire des richesses, c’est-à-dire : où va la valeur ajoutée, quelle fiscalité voulons-nous, quelle contribution sommes-nous prêts à mettre autour de la table pour avoir des services publics de qualité ? "

Le rôle des politiques

Dans ce débat, quel est dès lors le rôle des acteurs publics ? " Le rôle du politique n’est pas simplement d’accompagner le changement. C’est aussi de définir quels sont les secteurs dans lesquels nous voulons voir s’implanter du travail, et à quelles conditions ", répond la syndicaliste. " Or aujourd’hui, et ce n’est pas l’apanage de ce dernier gouvernement, il y a eu une espèce de course au moins disant social ou environnemental pour attirer à tout prix des grandes entreprises qui restent un an, deux ans, dix ans, et puis qui s’en vont. Pour moi, les pays qui gagnent aujourd’hui, ce sont les pays qui ont su garder une préoccupation de mettre l’homme aux commandes de la digitalisation. Et ce débat-là aujourd’hui, il manque ! "

Et celui des syndicats

Lors d’un récent débat organisé à la Cité Miroir à Liège, le ministre wallon de l’économie Pierre-Yves Jeholet (MR) et Laurent Levaux, le président du groupe Aviapartner, avaient critiqué l’action des syndicats, dépeints comme des freins à la croissance wallonne. Marie-Hélène Ska répond : " La croissance n’est pas une finalité en soi. Ce qui est une finalité pour nous, c’est la prospérité pour l’ensemble des habitants de ce pays. Le rôle des syndicats, ce n’est pas juste de gérer le social quand il est trop tard. C’est ça mais ce n’est pas que ça. C’est aussi de voir comment il est possible d’accompagner les travailleurs, de transformer les activités économiques avant qu’il ne soit trop tard ".

Et les actions des syndicats sont-elles encore efficaces ? " Face à un gouvernement de droite dont l’objectif est de casser tous les corps intermédiaires, nous avons l’obligation de réfléchir à la forme de nos actions ", répond la secrétaire générale. " Mais je n’ai pas l’intention de remiser au frigo des forces d‘action de nature à changer les choses. "

Le dossier Carrefour

Après l’annonce d’un plan de transformation chez Carrefour Belgique qui menace 1233 emplois, Marie-Hélène Ska réagit : " Je suis en colère parce que ce n’est pas la première fois. Cette situation était inattendue dans l’ampleur mais il y avait des signaux lancés par les interlocuteurs sociaux ".

Et elle avance des chiffres : " Plus de 24 millions d’euros d’intérêts notionnels ont été octroyés à Carrefour en une année ", précise-t-elle. Et elle ajoute : " 16,789 millions d’euros touchés par Carrefour liés au saut d’index et au tax-shift. Dans le même temps, Carrefour a versé en 2016 50 millions de dividendes à ses actionnaires. Pour le dire platement, le gouvernement belge a payé les dividendes aux actionnaires de Carrefour et aujourd’hui, Carrefour, qui n’a rien anticipé, va faire payer à la sécurité sociale et aux travailleurs une réorganisation dans laquelle ils ne sont pour rien. C’est proprement dégoûtant ".

Désabusée ?

Marie-Hélène Ska se défend d’être désabusée. Elle se dit au contraire " en attente du politique et en colère " : " Nous ne sommes pas là juste pour mettre le couvercle sur une marmite prête à exploser socialement. Ce que j’attends des progressistes, c’est de reconstruire des espaces de possibilités pour tout un chacun dans la société, des espaces dans lesquels les uns et les autres ont leur place. Et ça veut dire un débat fondamental sur la distribution primaire des richesses. "

L’interview de Marie-Hélène Ska a été réalisée par Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef au journal Le Soir, Sacha Daout, journaliste à la RTBF, et Jacques Crémers, chef de rédaction de La Première/RTBF.

 

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