Lutte contre le terrorisme et la radicalisation : en prison, les sections dédiées aux personnes radicalisées offrent un bilan mitigé, cinq ans après

Suite aux attentats survenus entre 2014 et 2016 à Paris et Bruxelles, de nombreux dispositifs ont été mis en place par le législateur belge afin de lutter contre le terrorisme. Parmi ceux-ci, un régime un détention strict et en vase clos pour les détenus jugés radicalisés, extrémistes ou terroristes. 5 ans après, quel bilan tirer de ces ailes D-radex ? Différentes voix dénoncent l’inefficacité du système et le non-respect des droits humains. En 2019, l’Etat belge avait d’ailleurs été condamné en première instance à indemniser des détenus suite à la plainte déposée par sept d’entre eux. 

Mous est sorti de la section D-radex de la prison d'Ittre en 2019. "J’y suis resté trois ans et un mois. J’ai survécu à ça. J’étais content d’être libre ! J’étais très ému".

Mous a été condamné à 9 ans de prison pour des faits de droit communs. Il a passé plusieurs années en section ordinaire avant d’être transféré en section D-radex, destinée à accueillir les détenus condamnés pour terrorisme ou considérés comme des recruteurs pour les milieux djihadistes. "J’étais soupçonné d’avoir fait du prosélytisme en prison. Mais on ne vous dit rien. On vous amène dans la section et vous devez subir le régime qui y est imposé".

Il existe deux sections D-radex en Belgique, dans les établissements d’Ittre et d’Hasselt, comptant chacune une vingtaine de cellules. Ces sections sont comme des prisons dans la prison. Les détenus qui y sont placés n’ont aucun contact avec les autres détenus et se voient imposer des règles d’incarcération plus strictes. Restrictions d’appel téléphoniques, visites sous la surveillance d’un gardien. Condamné pour terrorisme, Amine(nom d’emprunt) a passé 4,5 ans en D-radex. "Les visites se font dans la discrimination. Vous avez une salle d’une vingtaine de tables dont trois isolées dans un coin réservées aux détenus D-radex. Cela aurait été équitable s’il y avait des tables réservées aux voleurs, aux violeurs, aux pédophiles, aux escrocs… De plus, au début, on me présentait menotté à ma famille. On ne me les retirait qu’une fois installé malgré mes demandes de les retirer avant mon arrivée auprès de mon épouse, de mes enfants ou de mes parents. C’est humiliant ".

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Salle de visites de la prison d’Ittre. © RTBF

Mous avait un accès à l’extérieur restreint durant sa détention. "Le préau pour nous, c’était une cage. Je l’appelle comme ça parce que c’est bétonné tout autour et avec des grilles au plafond. C’était très petit et on n’avait jamais de soleil. La D-radex, c’est comme si on vous enterrait".

Les détenus y avaient accès une heure par jour par groupe de trois et sous la surveillance d’un gardien. "Le surveillant est là pour nous écouter et faire des rapports. Mais ils étaient pleins de haine envers nous et nous mettaient tous dans le même panier. Ils étaient incultes par rapport à la religion, ils n’avaient eu qu’une petite formation. Et ce sont eux qui devaient nous juger".

Pour pouvoir se défouler et faire du sport, les détenus D-radex avaient accès à une petite pièce aménagée. "On nous proposait une cellule équipée de deux machines mais on était privés d’air vu que les fenêtres étaient fermées durant les heures de préau des autres détenus".

Depuis octobre 2019, les détenus des ailes D-radex ont également accès au grand préau. Une heure par jour, entre 8 et 9 heures du matin, avant les autres détenus. Mous en a bénéficié à la fin de sa peine. "C'était mieux mais en hiver, il faisait toujours nuit. On ne voyait jamais la lumière". Aujourd’hui, les détenus D-radex ont également accès au préau en début d’après-midi.

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Une cellule de la section Deradex. © RTBF

Passer son temps à ne rien faire

Les détenus placés en D-radex n’ont pas ou peu accès aux activités, aux formations, au travail en prison. "On passait notre temps à ne rien faire et on a eu aucune préparation à la sortie" regrette Mous.

"On nous reprochait d’uniquement adorer notre seigneur et de rythmer notre quotidien par la prière et la lecture" constate Amir. "Mais, à vrai dire, on ne nous proposait rien d’autre. La seule activité proposée était le culte et ils soutiennent que le but de cette section, c’est de nous déradicaliser. Quelle comédie ! "

Les deux anciens détenus de l’aile D-radex iront jusqu’à fond de peine ou presque. Et auront beaucoup de mal à bénéficier de sorties anticipées, même lorsqu’il s’agit de rendez-vous au CAPREV, le Centre d’Aide et de Prise en charge de toute personne concernée par les Extrémismes et Radicalismes Violents.

5 ans de D-radex et après ?

Au total, 30 détenus sont passés par les sections D-radex d’Ittre et d’Hasselt en 5 ans afin d’être isolés du reste de la population carcérale.

Valérie Lebrun, la directrice de la prison d’Ittre, tire un bilan mitigé : "En ce qui concerne l’objectif de confinement, il est rencontré en grande partie car ces détenus restent entre eux. Même si, de facto, le fait qu’il existe cette section dans la prison a un impact et qu’il peut toujours y avoir des contacts par les fenêtres avec d’autres détenus. Par rapport à l’objectif de normalisation des conditions de détention de ces détenus, il est rencontré par rapport à la loi de principe mais il est très clair qu’en ce qui concerne les activités de réinsertion, on a des difficultés à les organiser. Faute aussi de propositions qui nous soient faites".

La section D-radex de la prison d’Ittre demande beaucoup de moyens mais elle est presque vide aujourd’hui. "Il reste 6 détenus mais l’un d’eux devrait sortir bientôt" précise la directrice qui plaide pour la fermeture de la section ou du moins, une vraie révision de son fonctionnement. Elle demande qu’une vraie évaluation des coûts/bénéfices soit faite, jugeant elle-même le bilan insatisfaisant.

"A un moment donné, il faut protéger le reste de la population carcérale mais il faut aussi permettre aux détenus D-radex de pouvoir évoluer. Et le problème c’est vraiment le manque d'outils pour réaliser leur évaluation. La seule façon de le faire serait de permettre à ces détenus de retrouver un circuit carcéral classique. Quitte a faire marche arrière si on constate que des comportements problématiques se remettent en place. Mais aujourd’hui, c’est extrêmement compliqué de pouvoir sortir de cette section. C’est un parcours du combattant".

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© RTBF

Des séquelles et de la rancœur

Aujourd’hui sorti de prison, Mous a eu besoin de temps pour se réacclimater. "Là-bas, j’étais toujours avec les mêmes personnes, la même façon de penser. En sortant, j’avais du mal avec les gens, j’étais un peu paranoïaque. J’avais l’impression de ne plus être comme tout le monde. Aujourd’hui encore, j’ai souvent besoin de me retrouver seul". Il a également pu soigner une pathologie qui n’avait pas été bien prise en charge en prison et s’occuper de problèmes de vue apparus durant sa détention. "Pendant plusieurs années, la portée de ma vue s’est limitée à la porte de la cage".

Une réinsertion d’autant plus difficile que Mous a perdu son droit de séjour belge durant sa détention en D-radex. Bien que né en Belgique et y ayant toujours vécu, il n’avait pas fait les démarches pour obtenir la nationalité. Ce retrait du droit de séjour par l’Office des étrangers est un autre dispositif légal mis en place en place suite aux attentats dans le but de lutter contre le terrorisme. Mais dans les faits, il crée des profils très précaires comme Mous désormais: inexpulsable mais exclu de la société belge. "Je suis comme un fantôme en Belgique". L’ancien détenu a lancé une procédure de recours pour récupérer son droit de séjour.

Amir, lui, garde une vive rancœur suite à son séjour en section D-radex. "L’effet de l’isolement a été catastrophique sur moi. Je ne sors pas de chez moi, je ne supporte plus la compagnie des gens, je suis très nerveux avec mes proches alors que ça n’était pas le cas auparavant. Aujourd’hui encore, je ne dors pas comme il faut. Si j’ai de la rancœur ? Quand vous êtes traité comme ça, vous pensez avoir envie d’aimer les gens après ? Même un chien au SPA a plus d’espace qu’un détenu de la D-radex et tout ça ne se passe pas dans une dictature mais en Belgique".
"En traitant les gens comme des bêtes, certains risquent de devenir des animaux sauvages" constate Mous. "Ce n’est pas cohérent de remettre après ces gens en liberté et de prétendre préserver la population. Il faut faire en sorte que les détenus sortent de manière digne et humaine pour pouvoir réintégrer la société en ayant compris ce qu’ils ont fait".

L’Etat belge condamné, va en appel

Sept détenus ont porté plainte contre l’Etat Belge, reprochant l’inhumanité de leurs conditions de détention et l’absence de recours possible. En effet, un détenu placé en D-radex par l’administration pénitentiaire n’a aucun moyen de contester cette décision. "On leur a collé cette étiquette de prosélyte mais on ne leur donne pas possibilité s’expliquer, regrette Nicolas Cohen, avocat de trois des détenus à l’origine de la citation devant le tribunal. "C’est extrêmement dangereux au niveau du droit car on donne à l’administration pénitentiaire le pouvoir d’imposer de mesures de détention en réalité décidées par le judiciaire. Un tribunal qui a débattu et a décidé d'une peine prison mais pas d'une peine de prison dans la prison".

En mai 2019, le tribunal de Première Instance de Bruxelles va leur donner raison sur ce point. Selon le jugement, "l’absence de recours effectif contre les décisions de transfèrement sera adéquatement réparée par l’allocation d’une indemnité". L’Etat belge est condamné à verser symboliquement 1 euro par jour de détention dans la section D-radex. Selon l'avocat pénaliste, les principaux enseignements de ce jugement rappellent la nécessité "d’individualiser les régimes de détention. L’administration peut prendre des régimes de détention spécialisés avec des mesures d’exclusion, voire d’isolement, mais elle doit les individualiser et ne pas jeter dans le même sac toute une série de détenus. Qui plus est sans aucune voie de recours".

L’Etat belge a fait appel du jugement. La décision en appel est attendue en avril prochain.

Prison: comment les gardiens font-ils face à la radicalisation ? JT 26/06/2018

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