Lutte contre le terrorisme: "C'est compliqué d'arrêter des gens sur les intentions qu'on leur prête"

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Islamologue et maître de conférence à l’ULG, Alain Grignard compte une trentaine d’années d’expérience au sein de la police judiciaire fédérale. Il reconnaît d’emblée que le monde du radicalisme a changé: "Les policiers qui ont été engagés il y a deux ans ont vu, en matière de terrorisme, plus que moi en 30 ans". Et l’avenir n’est pas rose: "Il serait illusoire de penser que l’on sera protégé alors qu’à nos portes les gens meurent chaque jour".

Pour ce spécialiste de terrain, le but du terrorisme est de mener des actions déstabilisatrices. "Ils ont réussi en nous poussant dans l’émotionnel. La raison est évacuée".

Des actes terroristes qui en stimulent d’autres

Les attaques réalisées à l’aide de voitures-béliers, par des membres d’EI ou par des déséquilibrés est l’indication, pour Alain Grignard, que chaque attentat en stimule d’autres. "Des attentats sont articulés depuis l’étranger, mais ils sont aussi le fait de groupes organisés, constitués sans lien avec l’étranger. Mais il y a aussi des personnes isolées qui commettent des actions difficiles à préciser car elles ont des problèmes psychologiques ou sont de simples sympathisants de la cause qui, autrement, ne seraient pas passés à l’acte".

La difficulté, pour les forces de police, est que ces individus ne sont pas connus. " Ils trouvent dans cette porte de sortie une façon de sublimer leur mort. Ils se tuent en faisant allégeance à l’EI. C’est un peu pervers".

Minority report n’existe pas

A Barcelone l’enquête démontrera qui a eu une influence sur les auteurs des faits. Mais, déplore le policier, "Quand des gens surgissent de nulle part, c’est compliqué". Et c’est là toute la difficulté pour les policiers chargés de lutter contre le terrorisme, remarque l’islamologue: "Nous sommes condamnés à intercepter les gens avant qu’il n’aient commis leur action principale. C’est compliqué d’arrêter des gens sur les intentions qu’on leur prête".

Un sentiment d’injustice

Ces dernières années, la violence politique connaît une augmentation exponentielle que le policier attribue à la généralisation de l’accès à l’information. "Des gens qui vivent difficilement dans d’autres régions du monde ne peuvent plus ignorer, via internet, que beaucoup de gens vivent mieux qu’eux (en occident) et que c’est à leur détriment. Ils en éprouvent un sentiment d’injustice". Et la dénonciation de ces injustices peut être le moteur de ceux qui passeront à l’acte: "Ils croient que la seule vérité se trouve, non plus dans les sources d’informations officielles, mais sur les sites des réseaux parallèles où l’on déconstruit le monde dans lequel on vit. On introduit le salafisme et d’autres courants de ce type".

La radicalisation en maternelle: un phénomène exagéré

Les signes de radicalisation en maternelle choquent le policier, mais surtout par la généralisation exagéré d’un phénomène qu'il juge peu représentatif: "C’est une information très ponctuelle. Ce qui est significatif, c’est de monter en épingle un fait qui ne s’est produit que dans une seule école".

En Espagne, l’imam, "cerveau" présumé des attentats en Espagne (mort dans l’explosion d’une maison peu avant l’attaque de Barcelone) aurait séjourné en Belgique. Mais ici encore, Alain Grignard veut relativiser: "Il est trop tôt pour parler de filière". Selon lui, les liens sont plutôt historiques. "Ils sont dus à la présence d’importantes communautés marocaines en Espagne et en Belgique. C’est une simple réalité mathématique. Faire de la Belgique une base arrière est un peu prématuré. Les attentats de Bruxelles ont été cruels pour la population, mais dans les dizaines de dossiers que j’ai eu à traiter, il y a eu des réseaux en Angleterre, en Italie, en France ou en Allemagne".

Faire le choix de l’équilibre entre sécurité et liberté

Cette multiplication des actes de terrorisme impose, pour Alain Grignard, une réflexion philosophique: peut-on avoir le contrôle sur tout? "Je dis souvent à nos étudiants que c’est un privilège de vivre dans un Etat de droit. Il faut un certain niveau de sécurité, mais pour cela, il faut être prêt à lâcher tel élément de sa vie privée. Et il faut se mettre d’accord là-dessus".

Peut-on imaginer que cela s’arrête un jour? Certainement pas à court terme, car "les causes qui ont fait naître Al-Qaïda et EI existent toujours. Des gens qui ont des ennuis personnels, qui rencontrent une idéologie facile à assimiler -le salafisme-, et sont dans un contexte de frustration par rapport à ce qu’il se passe dans le monde, constituent la réunion des trois facteurs qui provoquent le passage 'du côté obscur de la Force'".

 

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