Les hôpitaux luxembourgeois se vident de leur personnel infirmier, attiré par les conditions offertes par le Grand-Duché

Chaque année les quatre hôpitaux de la province de Luxembourg perdent du personnel infirmier, attiré au Grand-Duché de Luxembourg par des salaires bien plus élevés. Un mouvement qui s’est accentué ces dernières années.

En 2019, les hôpitaux d’Arlon et Bastogne, principalement, mais également de Libramont et Virton, ont vu 57 membres de leur personnel partir de l’autre côté de la frontière. Si cela s’est un peu tassé en 2020 avec la crise du Covid (30 départs) et les problèmes de mobilité, depuis le début 2021, les chiffres repartent à la hausse. "On en est déjà à 29 départs en ce mois d’avril", se désole Bénédicte Leroy, directrice du service infirmier de Vivalia, la structure qui gère le réseau des hôpitaux de la région.

Ces départs pour les hôpitaux du Luxembourg pèsent lourd sur la pénurie qui affecte en réalité l’ensemble de la Belgique, mais qui ici prend une couleur particulière.

Des départs vers le Luxembourg qui se greffent sur une situation déjà difficile

Vivalia a un déficit de 75 ETP (équivalents temps plein) en moyenne sur l’année, "ce qui correspond à 4 ou 5 unités de soins", explique la directrice des soins infirmiers de Vivalia. "Et la tension est la même du côté des soins à domicile", explique Nathalie De Meyer, directrice des soins infirmiers pour "Aide et soins à Domicile" de la province luxembourgeoise. Sa structure enregistre un déficit de 10 ETP actuellement. Nathalie De Meyer déplore "un turn-over important dans le personnel, on est en recrutement en permanence, et cela nuit aux équipes".

Ces départs constants vers le Grand-Duché ne sont pas neuf mais ils se greffent sur une situation déjà tendue, et qui touche toutes les régions en Belgique. Il y a eu cette "année blanche" en 2019, sans nouveau candidat à la sortie des écoles, lorsque les études sont passées de 3 à 4 ans, et puis un métier qui n’attire plus autant. Les manifestations des Blouses blanches ont mis en évidence les conditions de travail difficiles, et les salaires peu attractifs.

L’attrait de salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail poussent donc de nombreuses infirmières à faire le choix de traverser la frontière luxembourgeoise.

Salaires plus élevés, meilleures conditions de travail, carrières plus courtes

Après 18 ans à l’hôpital de Libramont, Fanny Thiry, a rejoint deux de ses collègues parties avant elle au Grand-Duché. Depuis 3 ans maintenant, elle travaille au Centre Hospitalier de Luxembourg. "Je suis sage-femme. C’est l’aspect financier qui m’a motivé à faire ce choix. Aujourd’hui cela me permet de travailler un petit peu moins, d’être chez moi avec mes enfants, sincèrement cela n’a pas de prix. Il y a 20 ans je n’avais pas d’enfants, maintenant j’en ai 5 et ma priorité maintenant c’est leur qualité de vie. Et forcément j’ai revu mes positions professionnelles".

Pour Fanny Thiry, la différence salariale est de taille. "A Libramont, à temps plein et en faisant beaucoup de nuits, j’avais un peu plus de 3000 euros net. Au Luxembourg à trois-quarts temps, j’ai 5000 euros net". Et puis il y a les allocations supplémentaires versées par le Grand-Duché, qui s’ajoutent aux allocations familiales par exemple. Pour Fanny Thiry, avec ces 5 enfants, cela fait près de 300 euros en plus par mois. Ce n’est évidemment pas négligeable d’autant qu’il faudra financer bientôt leurs études supérieures, et donc aussi des kots à payer.

Ces différences salariales ont le même attrait pour le personnel infirmier. Imparable pour les structures belges. "Chaque année nous perdons du personnel, c’est lourd à porter pour les équipes de soin". Bénédicte Leroy pointe la politique de recrutement des hôpitaux luxembourgeois. Il y a les salaires, plus élevés, les avantages accordés, mais aussi des normes plus favorables, bref des conditions de travail plus favorables. Par exemple le nombre de patients à charge par infirmière, est moins élevé que chez nous.

Une politique de recrutement qui vise du personnel expérimenté

Et c’est du personnel expérimenté que les hôpitaux du Grand-Duché recherchent avant tout comme le constate Benedicte Leroy. "Ils recherchent du personnel soignant avec de l’expérience, voire qui a pu bénéficier de formations complémentaires, je pense notamment aux spécialisations. Nous, on accueille ce personnel, on le forme, on lui permet d’acquérir de l’expérience et puis au bout d’un an ou deux, ce personnel s’en va vers le Grand-Duché, et il faut recommencer avec des nouveaux", déplore Bénédicte Leroy. "C’est lourd pour une équipe de soins, c’est sans cesse devoir accueillir, former du nouveau personnel. Parfois il y a une certaine forme de fatigue qui s’installe dans les équipes et puis aussi un sentiment de découragement".

"Dans nos écoles, il y a beaucoup d’étudiants français, certains restent, on est proche de la frontière, mais cela ne compense pas les départs, et puis beaucoup retournent travailler en France".

Et les hôpitaux luxembourgeois sont aussi de plus en plus "gourmands", et Bénédicte Leroy pointe plusieurs facteurs : "Il n’y a pas assez de diplômés dans leurs écoles, et puis ils sont en plein développement, et les carrières étant plus courtes, ils ont un besoin de renouvellement plus important". Cette politique d’accroissement est confirmée par Fanny Thiry, sage-femme qui travaille désormais au Luxembourg : "Ils ont fortement agrandi l’offre, sur ces 3 dernières années, dans mon équipe on est quand même une trentaine de plus par rapport à l’équipe de départ, oui c’est énorme !"

En attente d’une revalorisation du métier en Belgique

Difficile dans ces conditions de lutter contre ces départs vers le Luxembourg. Certes des programmes ont bien été élaborés pour attirer les jeunes diplômés par exemple. Mais pour la directrice des soins infirmiers de Vivalia, "la priorité c’est de revaloriser le métier", et aussi, dit-elle, "d’en donner une meilleure image" pour encourager les jeunes à entrer dans cette voie.

Mais cette revalorisation se fait attendre. Une enveloppe de 600 millions d’euros a été promise cette année par le gouvernement fédéral, dont 500 seront consacrés à la revalorisation barémique. Mais rien de concret à attendre avant le mois de juillet. Et puis il y a le Fonds Blouses Blanches. 400 millions en 2020, autant cette année (le projet de loi est toujours en attente). Cette somme doit servir en partie à la formation et à la création d’emplois. Mais le problème, c’est le recrutement, et ici on retombe sur la question de la pénurie.

Pour Fanny Thiry, il faudrait aussi que le métier soit reconnu comme métier pénible. "Au Luxembourg la carrière est de 40 ans, en comptant les années d’études. Donc on est pensionné à 58 ans. Alors qu’en Belgique on doit travailler jusqu’à 67 ans, sincèrement dans ces conditions de travail, je ne trouve pas cela réaliste, cela nie complètement la réalité du travail".

Au Luxembourg, plus de la moitié du personnel soignant habite à l’étranger, dans les 3 pays frontaliers : 23% en France, 19% en Allemagne et 11% en Belgique. Dans l’équipe de Fanny Thiry, un tiers des sages-femmes sont luxembourgeoises, un tiers belges et un tiers françaises.

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