Les chars de la "Bataille des Ardennes", souvenirs les plus visibles des combats

Le char Sherman de la place Mac Auliffe à Bastogne
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Le char Sherman de la place Mac Auliffe à Bastogne - © Tous droits réservés

Lorsque l’on cherche des traces encore visibles de la bataille des Ardennes, ce sont évidemment les chars qui ont été plongés dans cet enfer et qui trônent sur les places des villages, qui s’imposent. Le Sherman de Bastogne, celui de Wibrin ou encore le Panther d’Houffalize font partie de ce passé. Ils ont tous une histoire dramatique qui aide à mieux comprendre ce que signifiait se battre et mourir en 1944.


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La Bataille des Ardennes est souvent vue, dans l’imaginaire collectif, comme une immense bataille de chars. La réalité est sans doute un peu plus nuancée… Les affrontements entre fantassins n’ont pas manqué. Mais lorsque l’on se ballade dans les villages qui ont subi ces combats, on ne voit plus de soldat portant l’uniforme américain ou allemand. En revanche, les chars, eux, sont toujours là. En partant de Bastogne jusque La Gleize, en passant par Celles et La Roche, ces chars ou vestiges de chars, sont les liens les plus directs entre les passants et la bataille qui a ensanglanté les Ardennes en décembre 1944.

Mais au-delà de cette première impression, après tout assez fugace, on a le sentiment qu’ils ont un intérêt véritable uniquement pour les amateurs d’histoire militaire. Cette analyse est juste… mais un peu courte.

Chacun de ces chars, a une histoire particulière. Ils ont tous été détruit dans des circonstances qui permettent de comprendre ce que signifiait être soldat en 1944. Ces carcasses sentent encore la peur, la sueur et l’histoire. Aujourd’hui, on ne voit plus que la structure de fer, mais on n’oublie que des hommes sont morts à l’intérieur de ces carapaces d’acier. Leur histoire est donc une bonne manière d’appréhender la bataille au niveau du simple soldat.

Le barracuda de Bastogne

Le char le plus connu de l’Ardenne est évidement le Sherman de Bastogne. Il trône au milieu de la place Mac Auliffe. Même s’il n’y a plus rien à l’intérieur, et qu’il est évidement incapable de faire le moindre tour de chenille ou de tirer le moindre coup de canon, son impact visuel est permanent

"Il faisait partie de la 11ème division blindée américaine", nous explique Hughes Wenkin, "une division de bleus". Cet historien amateur est le meilleur spécialiste de ces chars liés à la "Bataille des Ardennes". Il a rédigé deux livres qui font référence en la matière. "Les Témoins d’acier", publiés chez Weyrich, raviront tous ceux qui veulent aller plus loin que cet article.

"Cette division n’avait aucune expérience du combat en arrivant en Belgique, et elle ne s’attendait pas à être lancée dans l’enfer des Ardennes. Une division de jeunes recrues comme celle-là devait normalement être d’abord utilisée dans des opérations moins périlleuses, avant de participer à un combat aussi dur. Le Général Patton estimait qu’une division de bleus devait être 'saignée' (sic) avant d’aller au combat. Un premier affrontement permettait d’identifier les officiers qui n’avaient pas les nerfs, ou les soldats trop fragiles ou trop courageux… Des soldats qui souvent ne revenaient pas de ce premier combat."

La 11éme division américaine n’aura pas cette "chance"… Ces soldats affronteront directement des soldats Allemands expérimentés du côté de Bastogne. "Ils partiront à l’assaut d’une crête qui protégeait la National 4. Les Allemands y avaient disposé de puissants canons de 88 mm, capables de détruite un Sherman à 3km de distance. Ce sera le massacre", précise Hughes Wenkin.

"Le char de Bastogne va, en fait, battre en retraite. Il voudra éviter d’emprunter un pont voisin. Les tankistes américains craignaient qu’il soit miné. Ils vont donc s’engager dans un champ pour le contourner. C’est un marécage. Ils vont s’y embourber. Immobilisés, il sera facilement détruit par un char allemand. L’équipage parviendra à sortit du char, mais sera capturé par les nazis."

On a bien retrouvé des traces de chewing-gum

"Le char tel qu’il est aujourd’hui, sur la place de Bastogne, n’est pas tout à fait celui d’origine. La tourelle a été récupérée sur un autre char. En revanche, nous avons la preuve, depuis peu, que la caisse est bien celle d’origine. Lors d‘un contact avec le chauffeur du char américain, il nous a affirmé qu’il avait déposé ses chewing-gums à gauche du poste de pilotage. On a analysé, la poussière et la suie qui recouvrait cet endroit… et on a bien retrouvé des traces de chewing-gum".

Enfin on ne peut clôturer l’histoire du char de Bastogne, sans expliquer comment il échappera aux ferrailleurs après-guerre. "Normalement, il devait être découpé au chalumeau et envoyer vers les usines sidérurgiques liégeoises pour être refondu. Mais le fermier, propriétaire du terrain où le char était abandonné, a poursuivi avec une fourche les ouvriers qui découpaient l’engin. Il craignait que l’huile libérée lors de la découpe du char, ne pollue la source qui se trouvait sur ce terrain. Il les a donc convaincus d’arrêter leur boulot… à coups de fourches."

"Le char a ensuite été déplacé sur la place Mac Auliffe, où tout le monde a fini par considérer qu’il y avait toute sa place en tant que symbole de la bataille. Il n’a plus jamais bougé depuis."

Le Panther de La Gleize

À de nombreuses reprises, lors de la "Bataille des Ardenne ", les Sherman américains se retrouveront opposés aux Panther allemands. Le Panther d’Houffalize en est un exemplaire parfait.

"Il a été détruit à la fin de l’offensive, lorsque les Allemands ont commencé à reculer. Il devait défendre le pont sur l’Ourthe et s’assurer que les troupes qui étaient déployées de l’autre côté de la rivière puissent se replier facilement."

L’équipage du char accomplira son travail jusqu’au bout. Et c’est justement lorsqu’il recevra l’ordre de se replier, à son tour, que tout tournera mal. "Le 25 décembre, au petit matin, le char se met en mouvement. Il fait encore sombre. La route est faiblement éclairée par les phares. La vision à l’intérieur du char est limitée. Dans un panther, on ne voit pas le sol à moins 5 mètres de l’avant du véhicule. Lorsque les tankistes allemands tenteront de franchir le pont, il commencera à s’effriter. Le char finira par rouler sur lui-même et tomber à l’eau. Un seul membre d’équipage parviendra à s’extirper de la carcasse. Mais il mourra de ses blessures. Les autres ne parviendront pas à sortir. L’eau monta lentement dans l’habitacle du char. Ils seront tous noyés."

Le char restera dans l’Ourthe pendant 3 ans. Il sera ensuite tiré du lit de la rivière par les troupes du génie belge, chargées de nettoyer la région de toutes les traces de la bataille. 4 corps étaient toujours à l’intérieur. Le plancher du Panther avait été troué par des pilleurs d’épaves, qui tentaient de trouver des Lugers. Ce pistolet allemand était très recherché par les collectionneurs.

Depuis plusieurs mois, le char a été enlevé de son lieu d’exposition. Il devait subir une rénovation en règle pour le 75ème anniversaire de la bataille. "Lors de cette rénovation, on a de nouveau découvert des ossements. On a d’abord cru qu’il s’agissait de restes d’animaux. Mais un médecin légiste les a examinés. Ce sont bien des os humains. Ils sont conservés par la commune d’Houffalize mais devraient être prochainement rendus à l’armée allemande", précise Hugues Wenkin.

Au moment de la célébration du 75ème anniversaire de la bataille, ce petit événement vient rappeler, à ceux qui imaginent ces combats uniquement sur base des images qu’en donne le cinéma américain, qu’il s’agit d’un des épisodes les plus violents de la seconde guerre mondiale.

Le Sherman au canon explosé   

Le Char Sherman de Wibrin est aussi un témoin de la violence de la confrontation qui a ensanglanté l’Ardenne. Il a deux trous d’une dizaine de centimètres sur la face avant. Cette partie du char est celle où le blindage est le plus épais. Mais les obus du Panther, qui ont détruit le char américain de Wibrin y sont entrés sans problème. Le chauffeur, qui se trouvait juste là où les obus ont pénétré le blindage, est mort sur le coup. 

"Le Sherman avait été conçu par des officiers américains de cavalerie obsédés par la vitesse. La protection de l’équipage était secondaire", explique Hughes Wenkin."Les chars américains comme celui de Wibrin ont été construit en 1943. Il ne faisait pas le poids face aux lourds Panther allemands. Les hommes qui combattaient dans ces chars le savaient et ils étaient morts de trouille face aux panzers allemands. Mais ils y allaient quand même."

Ce qui frappe lorsque l’on regarde ce char, c’est évidemment son canon éventré, un canon qui a une vague allure de banane écrasée qui aurait conservé sa peau.  "Normalement, lorsqu’un équipage américain abandonnait un char, il devait le neutraliser, pour éviter que les allemands le récupèrent. Dans un premier temps, on a donc cru qu’il avait été saboté par ses passagers.  En réalité, le scénario est tout autre. C’est le génie belge qui a détruit ce canon. Lorsqu’ils sont arrivés sur place, après la guerre, pour nettoyer le terrain de tous ce qui représentait un danger, les soldats belges ont constaté qu’un obus était toujours coincé dans la chambre du canon. Ils n’ont pas voulu prendre de risque et ils l’ont fait sauter, ce qui a détruit le tube du Sherman, et lui a donné son aspect actuel."

Les spécialistes de la rénovation des blindés traitent souvent, avec un peu de mépris, les chars de Bastogne Houffalize et Wibrin de "pots de fleurs". Ils ne contiennent souvent plus rien, ni siège, ni équipement, ni moteur. Ils sont donc incapables de déplacer leurs chenilles d’un millimètre. Mais au-delà de ce surnom peu flatteur, lorsque l’on prend la peine de regarder plus loin que l’aspect décoratif et touristique, c’est un véritable récit de la bataille au ras du sol, au niveau des combattants qu’ils nous offrent. Le récit de ceux qui tentaient de survivre dans la neige et de la boue. Peu de "pots de fleurs" dégagent un parfum aussi fort de vérité…

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