Le ou la covid ? Cluster ou foyer ? Le vocabulaire de la crise sanitaire vous interpelle

Pierre D. écrit régulièrement au service Méditation de la RTBF. Parfois même plusieurs fois par jour. En fait, chaque fois que nous disons ou écrivons LE covid et non pas LA covid : "3 fois en 23 minutes", réagit-il. "On dit LA covid.". Ou encore : "Ça fait des dizaines de fois que je vous signale l’erreur de français", écrit-il. Mais comme Pierre a le sens de l’humour, il n’hésite pas à terminer ses mails par "A demain" ou "A tantôt"…

Au risque de décevoir Pierre et tous ceux qui nous écrivent pour nous signaler cette erreur de français, les rédactions de la RTBF continueront à parler du covid au masculin. On vous explique pourquoi.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres : tout sur la démarche Inside de la rédaction ici


 

Académie française d’un côté, usage courant de l’autre

Notre téléspectateur assidu, Pierre D., a raison. En mai dernier, l’Académie française a tranché : "covid" est un mot de genre féminin. Et ça s’explique : lorsqu’il s’agit d’un acronyme, c’est-à-dire un mot formé par les initiales abréviatives comme OTAN, JT, c’est le genre du mot principal qui compte. Exemple : on dit LA SNCB puisque c’est la Société Nationale de Chemins de fer Belge. Pour covid, mot anglais, c’est "COrona VIrus Disease", soit LA maladie du coronavirus.

Alors pourquoi la RTBF s’obstine-t-elle à encore et toujours parler du covid au masculin ?

Tant que ça ne paraît pas incongru, on en reste au masculin

"C’est par souci de cohérence, pour ne pas perturber l’oreille", explique Johanne Montay, Responsable Editoriale du service "Sciences/Santé".

"Changer de genre pour un terme qu’on a toujours mis au masculin, tant que ça ne fait pas l’unanimité partout et que ça ne paraît pas incongru, on en reste au masculin. Ça ne change pas la face du monde"

Pour François de Brigode, qui reçoit régulièrement des experts sur le plateau du JT de 19h30, la question ne se pose pas vraiment : "Les experts disent LE covid, car on dit LE virus". "Pour Questions en Prime", Sacha Daout voit aussi défiler de nombreux experts. Il ne se souvient pas qu’un seul d’entre eux ait parlé de LA covid.

Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à avoir fait ce choix. La majorité des journaux de presse écrite en Belgique francophone parlent DU covid 19. La plupart des télévisions et radios de la communauté Wallonie-Bruxelles le mettent aussi au masculin. En France aussi, un journal comme Le Monde parle DU covid et sur son site, France Info en parle au masculin. Seul le Québec a, dès le départ, fait le choix de le mettre au féminin.

4 images
Covid y est au masculin © Franceinfo

La force de l’usage est importante

Pour trancher ce débat, nous avons fait appel à Michel Francard. Il est professeur émérite de linguistique à l’UCLouvain. Et il suit de près cette question : "Dans un mot qui se diffuse aussi rapidement, la force de l’usage est importante. La recommandation de l’Académie Française est arrivée à un moment où LE covid l’emportait très largement dans l’usage". Alors, devrions-nous, malgré tout, choisir de parler de LA covid ? "Ce serait tordre la langue que de vouloir imposer, à un moment donné, un usage minoritaire pour un mot largement diffusé", estime le linguiste.

Voici pourquoi nous continuerons à faire de covid un mot masculin. N’en déplaise à Pierre D. qui continuera, sans doute, à nous rappeler à l’ordre. Tout en restant attentifs : "A un moment donné, si on devient hérétique en disant LE, il faudra bien qu’on bascule vers le LA ", admet Johanne Montay. Mais visiblement, ce n’est pas pour tout de suite.

Une crise qui véhicule de nombreux anglicismes

4 images
© RTBF

Au-delà du genre du mot covid, cette crise sanitaire nous aura fait découvrir de nombreux mots venant de l’anglais. Philippe L. se plaint d’ailleurs que "depuis des mois, nous subissons cet usage inexplicable des lockdown, tracing, testing, cluster […] De grâce, parlons de confinement, traçage, dépistage, foyer de contamination".

Et non sans humour, Jy H. nous écrit : "Pourriez-vous traduire le terme cluster en français ou modifier RTBF en RTBA"… A pour anglophone…

C’est vrai que depuis le début de la pandémie, ces anglicismes font partie de notre vocabulaire, au point d’en oublier parfois la compréhension du public.

Ces mots obscurcissaient le langage à un moment où on avait besoin de bien comprendre

Nous sommes face à une pandémie générant une quantité de documents devant être accessibles au niveau mondial. D’où l’usage de l’anglais. Michel Francard, linguiste, ne "dégaine" pas à chaque fois qu’il entend un anglicisme. Cela dit, certains termes n’étaient pas toujours très clairs : "Ce qui m’a gêné, c’est qu’à un moment donné, dans la communication politique, il y a eu tracing, testing, toute une série de mots qui venaient de l’anglais et qui obscurcissaient le langage à un moment où on avait besoin de bien comprendre ce qui se passait et ce qu’il fallait faire", estime-t-il. A ce moment-là, "la lisibilité de la langue politique me semble passer par des mots de langue française."


A lire aussi sur Inside : "Footgate", "Kazakhgate", "Fortisgate"… mais d’où viennent donc ces "-gate"?


Et ce qui vaut pour le langage politique vaut aussi pour le langage médiatique.

Prenons l’exemple du mot "cluster". L’Académie française, encore elle, s’interroge sur l’usage que nous faisons de ce mot : "Les dictionnaires bilingues indiquent que ce mot a, entre autres sens (parmi lesquels celui de "bouquet"), ceux d’"amas", d’"agglomérat", de "groupe", auxquels on pourrait adjoindre des synonymes comme "agrégat" ou "foyer". On recommandera donc vivement l’usage de l’une ou l’autre de ces formes si l’on veut s’adresser à des francophones, plutôt qu’un terme étranger, forcément moins bien compris."

On s’est adapté au langage des experts

Sur nos antennes et sur notre site web, nous utilisons régulièrement ce terme, "cluster". Mais certains, comme Sacha Daout, préfèrent employer la formule "zone de contamination. Pas de règle unique, donc. Le mot "cluster" n’est, en tout cas, pas banni de nos médias. Pourquoi ? "On s’est adapté au langage utilisé par les experts. Et puis, le mot foyer peut prêter à confusion. Car on a aussi parlé du foyer comme source de contamination", explique Johanne Montay, responsable éditoriale du service "Sciences/ Santé".

Mais ces mots qui nous viennent de l’anglais peuvent nous jouer de mauvais tours. Exemple : distanciation sociale qui nous vient de l’anglais "social distancing". L’ennui, c’est qu’en français, "distanciation" signifie "le refus de se mêler à d’autres classes sociales". On comprend dès lors pourquoi l’Académie française, notre bible pour ce sujet, trouve l’expression peu heureuse. Elle préférerait que nous parlions de "respect des distances de sécurité" ou de "distance physique". Dès le mois de mai 2020, tous les journalistes du service Info/sports ont reçu un mail leur expliquant que "vu qu’il s’agit de garder une distance de 1,5 m entre deux personnes, on peut privilégier le terme de "distance physique". Plus clair et adapté à la réalité concrète de cette mesure de sécurité."

Ces mots que nous découvrons

Au-delà des mots dont nous avions un usage peu fréquent avant la pandémie, la crise sanitaire nous fait découvrir de nouveaux mots. Depuis plusieurs jours, l’actualité nous amène à parler de "variant". A ne pas confondre avec une "variante", mot que nous connaissons mieux et qui pourrait nous sembler plus logique. Mais "variant" est le terme scientifique exact. Selon Le Petit Robert, il s’agit d’un "organisme qui se différencie des autres membres de la même espèce par des caractères mineurs".

Jusque-là, pas de problème. Par contre, comme le fait remarquer Dany G. au service médiation de la RTBF, "si un variant du virus se déclare en Belgique, sera-t-il nommé belge, flamand, Wallon Bruxelles, communauté germanophone, communauté francophone, anversois ou autre ?"

Associer une nationalité à un virus, ce n’est pas l’idéal

Voilà une bonne question car derrière ce trait d’humour, se cache une vraie problématique. Nous utilisons très souvent le terme de variant britannique, variant sud-africain, variant brésilien. Or, "ça pourrait paraître stigmatisant, comme Donald Trump qui parle du virus chinois. Associer une nationalité à un variant ou à un virus, ce n’est pas l’idéal", juge Johanne Montay, très sensible à cette question. Et d’ajouter : "Imaginons qu’on ait un variant belge ou de Braine-l’Alleud, on ne va pas adorer que le monde entier l’appelle comme ça."


A lire aussi sur Inside : "Ultra-droite", "Extrême droite", "Droite radicale"… Quels mots pour quelle réalité ?


On fait quoi, alors ? "Il serait pertinent de dire, par exemple, le variant découvert en Grande-Bretagne ou le variant d’origine britannique."

Message qu’elle souhaiterait faire passer. Sans beaucoup de succès jusqu’à présent… Pas grave pour notre linguiste. Selon Michel Francart, "ici quand on parle de variant britannique, c’est une localisation géographique, il a été repéré là." C’est, en fait, une question de contexte : "dans la bouche de Trump, c’était clairement stigmatisant. Dans la bouche des spécialistes d’aujourd’hui, ça ne l’est pas du tout. "

 

Et ces mots que nous créons

4 images
© Tous droits réservés

Déconfinement, nous en rêvons tous… Mais si vous consultez un dictionnaire, vous verrez que ce mot n’y figure pas… Il est apparu l’année dernière. Le Petit Robert vient de l’intégrer en 2021 dans sa version numérique. C’est un mot qui s’est créé de façon naturelle, sans qu’on s’en rende compte, selon Michel Francard : "De ce point de vue là, cette crise est intéressante. Elle montre qu’on peut faire jouer des possibilités du langage sans trop se demander si le dictionnaire est là derrière pour le justifier."

Par contre, le mot "confinement" existait bel et bien. Mais il était utilisé dans un autre contexte : pour un prisonnier ou pour un malade unique qu’on confine dans sa chambre. "Le dernier avatar, avant cette crise-ci, ça a été le confinement des volailles lors de la grippe aviaire", nous fait-il remarquer.

Notre vocabulaire de citoyen et de journaliste a dû s’adapter à cette crise hors norme. Des mots, autrefois très rarement utilisés, sont devenus notre quotidien. Même s’ils ne sont pas encore tous entrés en bonne et due forme dans les dictionnaires.

 


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK