Le méga-procès pour terrorisme de Sharia4Belgium se poursuit à Anvers

L'objectif de Sharia4Belgium était la destruction de la démocratie et la mise en place d'un Etat islamique, a souligné lundi le procureur fédéral.

Pour parvenir à ses fins, Sharia4Belgium se concentrait sur cinq activités: diffusion de l'idéologie via internet et les réseaux sociaux, recrutement de jeunes musulmans via des prêches de rue, endoctrinement de ceux-ci lors d'entraînements idéologiques et physiques, actions violentes en Belgique et lutte armée en Syrie, toujours selon le ministère public.

Ces activités étaient planifiées depuis un appartement d'Anvers qui servait de quartier général à Sharia4Belgium. Cinq sessions idéologiques ou physiques y étaient organisées chaque semaine. La participation aux réunions, qui comprenaient également des entraînements au combat, était obligatoire pour les membres sous peine de sanctions.

"Lavage de cerveau"

Les jeunes y apprenaient les principes du salafisme. Le ministère public a lu lundi les témoignages de la mère de Jejoen Bontinck, membre de l'organisation parti en Syrie, et d'un père dont les trois enfants sont également partis combattre en Syrie. Ce dernier avait déclaré aux enquêteurs que ses garçons avaient subi "un lavage de cerveau" par Sharia4Belgium.

Jejoen Bontinck lui-même avait fait des déclarations similaires lors de son audition. "Belkacem était mon père spirituel, la manière dont il parlait était unique. Les leçons agissaient comme une seringue. J'étais complètement aspiré par l'organisation et ses idées. Je ne serais jamais parti en Syrie sans cela."

Lorsque les recrues étaient suffisamment imprégnées du discours idéologique, elles commençaient à prendre part à des actions violentes, selon le ministère public. En mars 2010, le groupuscule se fit pour la première fois remarquer en perturbant une lecture de l'auteur néerlandais Benno Barnard à l'université d'Anvers. D'autres faits suivirent, tels que des affrontements avec la police à la suite d'un prêche de rue en décembre 2011, l'incident lié au contrôle d'identité d'une femme portant le niqab à Molenbeek en mai 2012 ou encore l'action de protestation contre le film "L'innocence des musulmans", en septembre 2012 à Anvers.

Une véritable filière de départs en Syrie

Fouad Belkacem, fondateur de l'organisation, est accusé d'avoir dirigé une organisation terroriste. Après la création de Sharia4Belgium en 2010, le groupe a très rapidement visé la radicalisation des jeunes par des prêches dans les rues. Fouad Belkacem avait une véritable emprise et distillait son interprétation de l'islam.

Il est accusé d'avoir ensuite organisé une véritable filière de départ vers la Syrie. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle de nombreux prévenus ne sont pas présents. 28 d’entre eux se trouvent en Syrie et 9 autres y sont morts.

Le groupuscule salafiste a annoncé sa dissolution il y deux ans, mais ses anciens membres sont soupçonnés d'avoir continué à recruter des dizaines de volontaires pour la Syrie. Sur les 300 ou 400 Belges partis au combat, environ 10% étaient membres ou gravitaient dans l'entourage du groupe salafiste, selon les autorités belges.

Deux personnages importants: Fouad Belkacem et Jejoen Bontinck

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Un dessin de Fouad Belkacem lors du procès de Sharia4Belgium © PALIX

Idéologue du salafisme le plus radical, Fouad Belkacem, qui arborait lundi une longue barbe, est accusé d'avoir tiré les ficelles. Cet ancien vendeur de voiture poursuivi pour incitation à la haine raciale est en prison depuis avril de l'année dernière. Il n'est jamais parti en Syrie, et est le seul membre important de Sharia4Belgium à ne l'avoir jamais fait. Il risque 15 ans de prison.

Pour le ministère public, Fouad Belkacem avait une fonction de leader dans chaque activité du groupe. Il en diffusait l'idéologie salafiste, recrutait les membres et s'occupait de leur endoctrinement. Les prévenus Jejoen Bontinck, Elias T. et Walid L. ont notamment raconté comment ils avaient été inspirés par sa manière de prêcher et déclaré qu'ils le considéraient comme un père spirituel.

Il était également à la base des actions violentes. Il avait ainsi mobilisé par téléphone ses jeunes recrues afin qu'elles aillent attaquer le commissariat de Molenbeek (Bruxelles) après l'incident du niqab, le 31 mai 2012. Le ministère public considère qu'il a incité à la haine et à la violence et que les départs massifs vers la Syrie en sont le résultat.

D'autres prévenus ont décrit Fouad Belkacem comme le leader incontestable du groupuscule. Celui-ci avait reconnu lors de l'enquête qu'il avait fondé Sharia4Belgium, mais a nié toute violence ou entraînement au combat. Il considère les vidéos appelant au djihad comme de la pure théologie et de la simple provocation, et dément avoir enrôlé des personnes en vue de les envoyer en Syrie.

Lors des auditions, Fouad Belkacem avait adopté un ton provocateur et injurié les enquêteurs.

 

Tout comme les autres accusés, Jejoen Bontinck, un Belge de 19 ans interpellé en Belgique après avoir passé huit mois en Syrie, est poursuivi comme simple membre de l'organisation, même s'il est, selon l'accusation, une figure du noyau dur de Sharia4Belgium. Mais il comparaît sous un autre statut: il est aussi partie civile, car considéré comme victime d'enlèvement.

Il accuse certains de ses co-prévenus, qui le soupçonnaient d'être un espion, de l'avoir séquestré en Syrie, où il affirme avoir partagé un temps la cellule avec James Foley, l'otage américain décapité, et le journaliste britannique otage John Cantlie.

Chemise blanche, barbe bien taillée et cheveux coiffés vers l'arrière, Jejoen Bontinck est arrivé en compagnie de son père Dimitri, qui était allé le rechercher en octobre dernier en Syrie.

"Ben Laden rigole depuis l'enfer, Belkacem depuis sa cellule"

Interrogé par les médias lors d'une interruption au procès, Dimitri Bontinck, le père de Jejoen, s'en est pris lundi à l'ancien leader du groupuscule. "Comme toujours, il rit. Ben Laden rigole depuis l'enfer, Belkacem depuis sa cellule", a-t-il déclaré en anglais.

Pour lui, il est clair que Fouad Belkacem est coupable d'avoir enrôlé des jeunes gens afin de les envoyer combattre en Syrie. Il réclame l'acquittement de son fils, "qui ne serait jamais parti sans Sharia4Belgium", a-t-il insisté.

Dimitri Bontinck assure que son fils reçoit encore régulièrement des menaces, notamment de mort. Il en tient le ministère public pour responsable. "Les témoignages de Jejoen ont été utilisés pour poursuivre d'autres personnes. A l'étranger, il aurait déjà reçu une autre identité."

Il s'en s'en est enfin pris au monde politique, qu'il accuse de ne pas faire le nécessaire pour empêcher que des jeunes partent combattre en Syrie. "Des mineurs pénètrent encore sur le territoire syrien en ce moment. Il faut davantage de prévention et de contrôles dans les aéroports. Les politiques doivent prendre leurs responsabilités."

"Nous ne faisions que du sport"

De son côté, Michaël Delefortrie, un Belge parti combattre en Syrie, a déclaré durant la pause de midi qu'il ne désavouait pas son ancien leader Fouad Belkacem. Il estime que le ministère public a sorti des éléments de leur contexte.

Le prévenu, âgé de 26 ans et en liberté sous conditions, a notamment fait référence aux "entraînements" de Sharia4Belgium sur lesquels s'est attardé le ministère public. "Nous avions effectivement un planning, un agenda. Mais nous ne faisions que du sport" et rien d'autre, a-t-il assuré.

L'Anversois a minimisé l'importance des vidéos appelant à la lutte armée, soulignant que nombre d'entre elles n'étaient que de la musculation verbale. "Si ces vidéos étaient illégales, pourquoi personne n'est-il intervenu? ", a-t-il demandé.

Le prévenu a enfin pris la défense de Fouad Belkacem, déclarant qu'il était certain que ce n'était pas lui qui était à l'origine des départs. "J'ai rencontré en Syrie des Belges que je n'avais jamais vus." Michaël Delefortrie n'aurait passé que quelques semaine en Syrie, en décembre dernier. Il est selon lui rentré en Belgique pour sa famille

Huit membres présents sur 46

Sur les 46 membres, les neuf qui sont présents sont Fouad Belkacem (32 ans), Hakim E. (22 ans), Elias T. (24 ans), Walid L. (23 ans), Jejoen Bontinck (19 ans), Mohamed E.Y. (30 ans), Michaël Delefortrie (25 ans), El Ouazna N. (51 ans) et Bilal E.M.

Bilal E.M. (25 ans) était d'abord uniquement représenté par son avocat en raison de son amputation à la jambe, tout comme Houssien E. (23 ans).

Les mères de Brian De Mulder (21 ans) et Nora V. (20 ans), qui font défaut, sont présentes dans la salle.

Les parties civiles auront la parole mardi, tandis que les avocats des prévenus s'exprimeront le 8 octobre, a précisé le président du tribunal.

Un procès du ressort de la Cour pénale internationale de La Haye?

Une série de questions de procédure a été soulevée par les avocats Abderrahim Lahlali et Walter Damen, qui représentent les prévenus Hakim en Houssien E., lundi matin.

Les avocats ont souligné que le ministère public avait fait usage de pièces rejetées par la Cour de Cassation et la chambre des mises en accusation en 2012, ce que le ministère public a réfuté.

Maîtres Lahlali et Damen considèrent par ailleurs le tribunal correctionnel comme incompétent. Ils estiment que le droit de la guerre est d'application et que le dossier devrait donc être renvoyé devant la Cour pénale internationale de La Haye (Pays-Bas). Le ministère public et la plupart des autres avocats contestent cette appréciation.

Ils estiment également que les droits de la défense ont été bafoués par des fuites dans la presse. Ils ont demandé que l'instruction à charge de Houssien E. soit abandonnée en raison de sa disparition en Syrie. La famille de ce prévenu a entamé une procédure devant le tribunal de la famille de Bruxelles afin qu'il soit déclaré décédé. Le ministère public n'a pas contesté que des indices allant dans ce sens existaient, mais le jeune homme de 23 ans sera bien poursuivi pour s'assurer que son décès n'a pas été simulé pour échapper aux poursuites.

La défense et le ministère public ont réclamé de concert la scission du dossier portant sur Hakim E. Celui-ci est en effet suspecté d'enlèvement et d'assassinat en Syrie, des faits pour lesquels il pourrait être cité devant une cour d'assises.

RTBF avec agences

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