Laurent Levaux: "Il faut créer un nouveau pacte, une nouvelle gouvernance sociale en Wallonie et devenir un exemple"

Suite aux élections du 26 mai dernier, le monde politique francophone est dans le brouillard. Les organisations syndicales mettent la pression sur les négociations politiques pour former des coalitions de gauche. Mardi, le PTB a quitté la table des négociations avec le PS sur un constat d’échec"Cela ne sert plus à rien de revoir le PS", a-t-il déclaré. Pourtant, Paul Magnette avait laissé entendre, plus tôt dans la journée, une ouverture au Parti des Travailleurs de Belgique en Wallonie.

Laurent Levaux, observateur du monde économique depuis plus de 40 ans, était l’invité de la Première mercredi matin. Il est l’ancien patron d’ABX, actuel président du groupe Aviapartner, aussi à la tête de la Sogepa, l’un des outils économiques de la région wallonne.

"Le moment est très compliqué. Nous faisons face à une Flandre qui veut progressivement se désengager de la Wallonie. Nous sommes face à des enjeux d’environnement. Nous vivons dans une Wallonie qui a beaucoup progressé pendant 10 ans. Mais le moment est compliqué car nous restons très en retard par rapport aux pays avoisinants et de la Flandre en ce qui concerne le PIB par habitant, c’est-à-dire, le pouvoir d’achat dans la poche de chacun des ménages. Et là nous sommes en retard. Pour pouvoir combler ce retard il faut créer de la richesse."

Il faut que nos entreprises se développent

Le PIB wallon est effectivement en retard, notamment par rapport à la Flandre. On le sait, la question des transferts est au cœur des enjeux des cinq prochaines années. La 6e réforme aura comme effet la fin de ces transferts qui continuent d’alimenter le pouvoir d’achat. "La Région Wallonne va devoir vivre avec moins de revenus, qui étaient ceux que la Flandre lui allouait. Elle va donc devoir se réorganiser, se simplifier. Mais elle doit aussi continuer à donner de la confiance aux entrepreneurs et investisseurs pour créer de la richesse. Pour partager, il faut que nos entreprises se développent. Ce ne sont ni l’administration, ni le secteur non-marchand qui payent des impôts et qui permettent aujourd’hui de développer la Wallonie d’investir dans des infrastructures, dans l’éolien, dans l’enseignement."

Il ajoute : "Ces dernières années, les gouvernements qu’on a eus étaient des gouvernements qui soutenaient les entreprises et entrepreneuriat. Il faut continuer à faire encore plus, il faut oser des réformes. Il n’y aura rien sans confiance et stabilité. C’est là que certaines alliances politiques créeraient des pertes de confiance et des inquiétudes vis-à-vis des investisseurs et entrepreneurs."

Dans les alliances qui inquiètent les patrons wallons, on retrouve notamment le PTB, car "nous ne savons pas ce que le PTB veut vraiment", précise-t-il. "Est-ce qu’il veut les nationalisations ? Une démocratie ? Une démocratie populaire ? Sont-ils pour ou contre les entrepreneurs ? Comment comptent-ils créer de la richesse pour pouvoir la partager avec ceux qui en ont besoin ? Tout cela ce sont des points d’interrogation. Ces inquiétudes ne conduisent pas le monde industriel à souhaiter une alliance avec un parti dont on ne connaît pas les vrais projets."

Une vision à long terme pour l’enseignement

Le monde industriel regarde justement cet échiquier politique francophone complètement éclaté, avec une gauche renforcée au lendemain du 26 mai et une possible alliance PS-MR.

"La Région wallonne a la main sur l’efficacité. Elle doit être un outil administratif et politique efficace pour les entreprises et, sur le long terme, pour l’enseignement. Il faut une vision claire à long terme pour une région comme la Wallonie, qui doit accepter d’oser des réformes très profondes, notamment dans l’enseignement. Ça ne nous rapportera rien pendant 10 ou 15 ans mais ça créera la richesse pour les générations après nous."

Avant les élections, plusieurs patrons appelaient justement à lancer une ambition pour les nouvelles générations. L’enseignement est communautaire, le trait d’union entre Bruxelles et la Wallonie. On sait que pour l’instant le trait d’union reste compliqué et qu’il risque d’y avoir des asymétries. L’enseignement pourrait donc être mis à mal suite aux élections. "On pourrait très bien avoir une région bruxelloise et wallonne qui ont leur autonomie, mais qui font des choses importantes ensembles comme l’enseignement. L’enseignement, c’est le défi long terme. Le court terme, c’est la simplification des structures et la remise en ordre du consensus social."

Il considère que le consensus social est insuffisant en Belgique. "Cette insuffisance signifie que nous devons impliquer le monde du travail et les syndicats qui le représente dans le règlement des problèmes mais aussi dans le développement, dans la réflexion à long terme pour le développement de la Wallonie. On doit responsabiliser les partenaires sociaux d’une manière beaucoup plus nouvelle. Nous avons un taux de grève, de maladie et d’absentéisme trop élevé en Wallonie par rapport à la Flandre."

La situation politique risque-t-elle justement de compliquer ce climat social ? Le PTB est très actif, notamment, au sein des syndicats. "Nous devons travailler avec eux, pour créer un nouveau pacte, une nouvelle gouvernance sociale et devenir un exemple."

La Flandre pourrait bien vivre indépendamment avec le même pouvoir d’achat

Au niveau du fédéral, plane le spectre du séparatisme. On voit un retour des discussions institutionnelles autour du confédéralisme. La Belgique se disloque de plus en plus entre le Nord et le Sud, mais ce n’est pas forcément un problème, insiste-t-il. "Il y a le cœur, l’efficacité et le portefeuille. Au niveau du cœur, personne, comme la majorité des Flamands n’ont envie de voir la Belgique éclater. Sur le plan du portefeuille, nous vivons dans une Europe sans frontière. Des régions comme la Flandre pourrait bien vivre indépendamment avec le même pouvoir d’achat. Économiquement, pour nous entreprises, une Belgique séparée ou non ne change pas nos affaires."

Les Wallons ne doivent donc pas avoir peur selon lui, en tout cas pas sur le plan de l’efficacité des entreprises. "Peur de quoi ? L’Europe est sans frontière, on n’exporte pas plus difficilement en France qu’on ne vend en Flandre."

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