La loi qui dépénalise l'avortement est-elle un "drame" ?

Là où il est interdit, l'avortement est davantage pratiqué.
Là où il est interdit, l'avortement est davantage pratiqué. - © Tous droits réservés

L’homélie du primat de Belgique, André-Joseph Léonard, a provoqué de nombreuses réactions, assez négatives. André-Joseph Léonard a qualifié de "drame" la loi belge sur l’avortement. Le primat a également évalué à plus de 300 000 le nombre "d’enfants avortés" depuis 1990. Ce chiffre est-il correct ? Quid de l’avortement ailleurs dans le monde ?

"Mais il est un autre drame qu’il nous faut évoquer aujourd’hui. Avant-hier [vendredi], c’était le 25ème anniversaire de la loi belge sur l’avortement. Mais, heureusement, c’est aussi l’anniversaire du geste prophétique du Roi Baudouin, geste qui, pour toujours, rappellera aux Belges et au monde entier la gravité, le sérieux, de l’avortement. Il est difficile d’évaluer le nombre des enfants avortés, légalement, en Belgique depuis 1990 : en tout cas, plus de 300 000. " Lors de son homélie, André-Jospeh Léonard "sortira" de son texte en comparant le nombre d’enfants avortés depuis 1990 à "la ville de Gand, peuplée d’hommes et de femmes entre 0 et 25 ans. Ça donne à penser…"

Sur le plateau du JT, ce lundi 6 avril, Viviane Teitelbaum, invitée à réagir sur cette estimation du nombre d’enfants avortés, estime qu’il est "possible [que ce chiffre] soit correct". Mais la présidente du Conseil des femmes francophones de Belgique (par ailleurs députée bruxelloise MR) insiste sur un point qu’elle estime "plus utile" : "Dans les pays où l’avortement est dépénalisé, le nombre d’avortements est bien plus bas que dans les pays où l’avortement est illégal ou restreint."

300 000? Vraiment?

Tout d’abord, ce fameux chiffre de 300 000 enfants avortés. Est-ce correct ? A la vue des statistiques, toutes glanées sur le site web de la Chambre des Représentants via les rapports de la Commission nationale d’évaluation de la loi relative à l’interruption de grossesse, on peut estimer que ce chiffre de 300 000 est sous-estimé. Depuis 1993, le nombre d’avortements est en constante hausse, de 10380 en 1993 à 19578 en 2011, dernier chiffre disponible. Soit un total de 285 441 avortements officiellement recensés entre 1993 et 2011. Les chiffres des avortements sont structurellement plutôt stables et en légère hausse, on peut donc penser que depuis la dépénalisation de l’avortement en Belgique, près de 350 000 avortements ont eu lieu en Belgique. André-Joseph Léonard a donc raison.

Le nombres d’interruptions volontaires de grossesse a donc fortement augmenté en 25 ans. Mais si le nombre absolu a quasi doublé, ce chiffre ne tient pas compte de l’augmentation de la population féminine en 25 ans. Pour y voir plus clair, il est largement fait usage, au niveau international, d'un nombre d'avortements pour 1000 femmes. Malheureusement, les rapports belges que nous avons consultés ne font pas mention de cette statistique. Via les Nations Unies, nous disposons tout de même de quelques chiffres.

L’ONU évoque ainsi un taux de 9,2/1000 femmes belges pour l’année 2009. Ce taux se situe à 7,5/1000 femmes en 2003, toujours selon l’ONU. Le chiffre le plus ancien que nous ayons trouvé est de 6,8/1000 femmes pour l’année 1996. Tous ces taux restent parmi les plus bas au monde. De quoi relativiser la hausse absolue du nombre d’IVG, constatée ci-dessus.

Mortalité

L'autre question qui se pose concerne la comparaison entre les pays où l'IVG est légalisée et les pays où la pratique est illégale ou très fortement restreinte. A la lecture des chiffres, on constate que les chiffres belges ne sont en rien comparables à ceux des pays où l’avortement est soit illégal, soit restreint. Le nombre d’avortement pour 1000 femmes, dans les pays d’Europe occidentale (où l’IVG est essentiellement légalisée), est assez faible : 12 femmes sur 1000 pratiquent un avortement. A l’inverse, en Amérique latine (32/1000) ou en Afrique (29/1000) où l'avortement est illégal ou restreint comme le montre cette carte, les chiffres sont beaucoup plus impressionnants, comme le souligne le dernier rapport de la Commission nationale d'évaluation de la loi du 3 avril 1990 relative à l'interruption de grossesse.

Selon l'Organisation mondiale de la Santé, une femme meurt d'un avortement toutes les 8 minutes dans un pays en voie de développement, où l'avortement est soit illégal, soit fortement restreint. Un décès d'une femme toutes les 8 minutes, cela signifie que chaque année, dans le monde, 65 700 femmes perdent la vie à cause d'un avortement. 

Reste une question à se poser : où est le "drame" ? Uniquement dans le fait d'avorter, que la pratique soit légale ou non ? Dans la détresse des femmes qui avortent ? Dans la mort des femmes de l'hémisphère sud ? En tout cas, l'avortement a toujours existé. Et un jour, le législateur a rendu la pratique légale. Entre autres pour empêcher des femmes d'en mourir. Cela fait 25 ans.

Himad Messoudi

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