"La Défense gratte les fonds de tiroir, mais ne peut se passer de nouveaux avions"

Patrick Descy, secrétaire permanent CGSP Défense.
Patrick Descy, secrétaire permanent CGSP Défense. - © RTBF

Le Comité permanent de Contrôle des services de renseignement et de sécurité, le Comité R, n'est pas tendre dans son dernier rapport d'enquête post-attentat. Le renseignement militaire – le Service général du renseignement et de la sécurité (SGRS) – est particulièrement visé : les informations ne sont pas bien encodées, sont mal classées, souvent inexploitables et ne sont que peu, voire pas du tout, transmises vers le parquet et la police.

Invité de Matin Première ce jeudi, Patrick Descy, secrétaire permanent à la CGSP Défense, n'est "absolument pas" étonné par ce rapport. "En Belgique, il n'y a pas vraiment de politique du renseignement, il y a un morcellement très important des services, et donc les gens qui y travaillent ont beaucoup de mal à échanger leurs informations."

Concrètement, le syndicaliste pointe "un manque de coordination, déjà dénoncé par le Comité R précédemment – ça s'est un petit peu amélioré ces derniers temps, mais cela reste toujours très insuffisant".

De mauvais choix politiques depuis 2008

Le Comité permanent R a notamment épinglé, au sein du SGRS, un "système de base de données relativement moderne", mais "peu utilisé", faute de personnel pour l'encodage. Ce manque est "criant" pour Patrick Descy, qui estime que c'est le résultat de choix politiques depuis 2008.

Et, en particulier, la réorientation de missions de renseignement anti-terroriste vers du renseignement tactique. Autrement dit, la mission remplie aujourd'hui par le bataillon ISTAR, (acronyme d'Intelligence, Surveillance, Target Acquisition and Reconnaissance – collecte d'informations, observation, définition de cible et reconnaissance). Soit 600 personnes "qui font du renseignement à l'étranger pour les militaires en opérations, pour sécuriser ces hommes sur le terrain".

Un choix qui, tout comme la "cyber-défense, dans lequel le SGRS a beaucoup investi", s'est fait "au détriment du renseignement terroriste", répète le représentant CGSP Défense.

Cacophonie des services, incompréhension à l'international

La Belgique avait pourtant cette capacité : "On a perdu cette monnaie d'échange avec les services étrangers, alors qu'on l'avait jusqu'en 2008, et on en voit aujourd'hui les résultats".

Et depuis, lorsque des services de renseignement étrangers veulent communiquer une information à la Belgique, "ils ne savent pas trop à quel service s'adresser". L'Organe de coordination pour l'analyse de la menace (OCAM) en vient même à être solliciter par d'autres pays, alors qu'il "n'est pas du tout un service prévu pour faire du renseignement au départ".

"Il y a une cacophonie en termes de services de renseignement belge", lance Patrick Descy.

"Ce manque de vision et de stratégie pousse le personnel à bout"

Une raison pour repartir d'une feuille blanche et refondre les différents organes ? "Il va falloir effectivement revoir de manière structurelle les services de renseignement en Belgique, et quelles sont les synergies possibles entre Sûreté de l'État, Service du renseignement et police fédérale", répond-il.

"Mais, aujourd'hui, le personnel est au bout du rouleau, dans tous les services de renseignement, y compris les services militaires, parce que ce manque de vision politique et ce manque de stratégie les poussent à bout."

Il faut donc réinvestir, "certainement en personnel, car on a bien trop misé sur les moyens techniques ou l'accumulation de données, qui ne sont pas traitées... Et ce n'est pas une solution", conclut Patrick Descy.

"La Défense gratte les fonds de tiroir", mais doit acheter ces nouveaux avions

Le possible allongement des carrières et le budget de la Défense, "qui n'est plus indexé depuis longtemps", risquent de compliquer encore davantage cette tâche. "On sait aujourd'hui que la Défense gratte les fonds de tiroir dans tous les domaines."

Le projet est pourtant d'investir dans l'achat de nouveaux avions de chasse pour remplacer les vieillissants F-16. Dimanche dernier, 2000 personnes manifestaient à Bruxelles contre cette dépense qu'ils jugent bien inutile, et ce montant colossal de près de 10 milliards d'euros que l'État devrait, selon eux, plutôt placer dans les enveloppes de l'enseignement ou de l'environnement.

Mais pour le secrétaire permanent de la CGSP, il faut bel et bien investir ces milliards dans la force aérienne. La Belgique ne peut pas se passer de cette capacité aérienne, ce "serait une erreur stratégique majeure". C'est aussi une "assurance politique" pour le gouvernement, notamment vis-à-vis de nos alliés de l'OTAN.

Il a fallu des "dizaines d'années" pour établir et former la force aérienne belge, "nous avons des pilotes qui sont parmi les meilleurs du monde, et, si demain l'armée belge n'a plus de composante de combat, l'armée disparaît". À en croire Patrick Descy, la survie de la grande muette en dépend donc.

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