"L'héroïsme militaire belge anéantit l'Arabe esclavagiste" : le Monument du Congo au Cinquantenaire doublement polémique

Dans la partie nord-ouest du parc du Cinquantenaire, derrière le Pavillon des Passions Humains de Jef Lambeaux et Victor Horta. Un monument en pierre blanche d’Euville se dresse. Complexe, aux multiples entrées, le "Monument du Congo" ou "Monument aux Pionniers belges du Congo" fait partie de ces réalisations artistiques qui célèbrent le passé colonial de la Belgique et qui réveillent une douloureuse histoire pour la diaspora africaine.

Mais la particularité de cette oeuvre de Thomas Vinçotte (à qui l’on doit la statue équestre du Roi Léopold II à Trône), inaugurée en 1921, c’est qu’elle est doublement polémique. En cause, une inscription et sa traduction en néerlandais à replacer dans son contexte historique : "L’héroïsme militaire belge anéantit l’Arabe esclavagiste". Celle-ci a été effacée, avant de revenir, puis de disparaître à nouveau. Depuis 2013 et une déclaration du ministre-président bruxellois Rudi Vervoort (PS), l’indication ne figurera officiellement plus sur l’oeuvre.

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"L'héroïsme militaire belge anéantit l'Arabe esclavagiste" : le monument doublement polémique du Parc du Cinquantenaire © Tous droits réservés

D’abord, un peu d’histoire. En 1909, Léopold II décède. Les hommages au Roi Bâtisseur, au Souverain de la conquête du Congo, sont très nombreux. Ils vont s’exprimer au travers de statues et de monuments. Un mémorial est proposé pour le parc du Cinquantenaire, il doit célébrer "l’oeuvre civilisatrice belge" des premiers colons et la cession du Congo, propriété personnelle du Roi jusqu’en 1908, à la Belgique.

Le fleuve Congo, une campagne militaire, un sacrifice

"Un comité national est créé en 1911 pour gérer l’édification du monument, sous le haut patronage du roi Albert Ier. Il est partiellement financé par l’État, par la Ville de Bruxelles, ainsi que par le biais d’une souscription. Vu sa renommée, Thomas Vinçotte est choisi directement, sans recours à un concours", explique l’administration régionale des Monuments et Sites sur son site Internet. En raison de la Première Guerre mondiale et de la mauvaise santé du sculpteur, l’oeuvre ne sera finalisée que dix ans plus tard.

Comment se présente-t-elle ? Montée sur trois marches, l’oeuvre allégorique inspirée de l’Art nouveau en vogue à l’époque forme un arc de cercle au milieu duquel se trouve une vasque. Au centre, un homme nu – un Congolais – et un crocodile représentant le fleuve Congo. De part et d’autre, deux scènes en haut-relief. A droite, un militaire portant un frère d’arme et cette inscription : "Le soldat belge se dévoue pour son chef blessé à mort". C’est un rappel, celui du sacrifice d’Henri-Auguste De Bruyne pour le Lieutenant Lippens, tués tous les deux par les armées dites arabes au Congo en 1892.

A gauche, un soldat livrant bataille et écrasant la tête d’un homme. De quoi s’agit-il ? L’inscription "L’héroïsme militaire belge anéantit l’Arabe esclavagiste" rappelle la très longue campagne de 1891 du vice-gouverneur et baron Francis Dhanis contre les marchands d’esclaves arabo-swahilis, des noirs de confession musulmane.

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"L'héroïsme militaire belge anéantit l'Arabe esclavagiste" : le monument doublement polémique du Parc du Cinquantenaire © Tous droits réservés

Fin des références militaires et guerrières. Au centre, une frise illustrant une procession et sur laquelle on peut lire : "J’ai entrepris l’œuvre du Congo dans l’intérêt de la civilisation et pour le bien de la Belgique. Léopold II 3 juin 1906". Cette phrase est attribuée au roi après la mise en place d’une commission l’année précédente devant faire la lumière sur les atrocités commises par les atrocités des colons belges en Afrique. Enfin, au sommet, une femme, symbolisant la Belgique, le flambeau de la lumière à la main, accueillant dans son voile une femme africaine et son enfant. "La race noire accueillie par la Belgique", peut-on lire. Le ton est fortement emprunt de paternalisme.

Louée à l’époque de sa création, aujourd’hui controversée

Ce sont les Monuments et sites bruxellois qui le disent : "Unanimement louée à l’époque de sa création, l’œuvre est aujourd’hui controversée. D’une part, son caractère colonialiste choque les mentalités actuelles. Un parallèle a ainsi été établi entre la procession en bas-relief et une 'déportation musclée'." La deuxième polémique porte sur la mention "Arabe esclavagiste". A quelques mètres se dresse la Grande mosquée de Bruxelles, jadis gérée par l’Arabie Saoudite et depuis peu par l’Exécutif des Musulmans. Dans les années 80, suite aux protestations de la Ligue arabe, la mention saute. "Le mot 'arabe' et sa traduction ont été officiellement effacés au burin", rappelle les Monuments et sites.

Mais en 1992, elle réapparaît sous la pression du Cercle royal des anciens Officiers des Campagnes d’Afrique. Et puis elle disparaît à nouveau, vandalisée, avant de revenir au marqueur. En 2013, le ministre-président Rudi Vervoort tente de clore le débat. Interrogé dans une question écrite de la députée Open VLD Carla Dejonghe, rappelle à l’époque La Capitale, celui-ci indique qu’il "ne semble pas envisagé de restituer les inscriptions originelles ", seul un traitement qualifié de "discret" des lacunes sera plaidé.

On peut juger ce passé. Mais on n’est plus dans l’Histoire

L’oeuvre est classée depuis 1976, dans son aspect originel, avec la mention. Pascal Smet (one.brussels / sp.a), actuel secrétaire d'Etat en charge du Patrimoine préfère attendre la mise en place d’un groupe de travail sur la question de décolonisation à la polémique. "Le débat qui sera lancé sera large et global. Il inclura tous les éléments liés à la colonisation et à la décolonisation", nous précise son cabinet. Donc, également, cette mention qui semble irriter au sein d’une partie de la communauté arabophone de Bruxelles.

Pour le Cercle d’histoire de Bruxelles, "sur le plan historique, le passé colonial fait partie du passé de la Belgique. C’est un fait comme tant d’autres dans l’Histoire, même s’il choque (à juste titre) les mentalités contemporaines. Certes, on peut juger sévèrement ce passé. Mais alors on n’est plus dans le domaine de l’Histoire, mais dans celui de l’opinion, donc du subjectif et de l’émotion. On s’embarque vite dans un processus qui est (peut-être) trop à la mode de nos jours : la demande de pardon ou la repentance pour des faits historiques passés dont les générations actuelles ne sont en rien responsables." Pour le Cercle, la solution serait la pose d’un panneau explicatif, contextualisant l’oeuvre.

Un panneau explicatif

Concernant la mention "arabe", le panneau "devrait préciser", ajoute le Cercle qui cite le "Dictionnaire d’Histoire de Belgique" (H. Hasquin), "que c’est 'l’appellation couramment utilisée pour désigner les marchands qui se livraient à la traite des esclaves sur la côte orientale de l’Afrique au 19e siècle. Il s’agissait le plus souvent de métis africains, en partie arabisés, convertis à l’Islam… L’île de Zanzibar était leur centre politique et commercial… En quête d’esclaves et d’ivoire, ils se heurtèrent de plus en plus violemment aux agents de Léopold II et de l’Etat indépendant du Congo."

Toujours est-il que la traite négrière dans le monde arabo-musulman, vers l’Orient, a été une réalité pendant plusieurs siècles comme le confirment plusieurs historiens (Malek Chebel, Roger Botte, Serge Daget, Tidiane N’Diaye) comme la traite négrière transatlantique, cette fois, par les puissances occidentales.

Ces jours-ci, le Monument du Congo n’a pas échappé à la colère des militants pro-décolonisation. Un tag "Black Lives Matter" décore la partie droite de l’oeuvre qui, comme d’autres en lien avec le passé colonial de la Belgique, fait parler ici et bien au-delà.

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