L'exclusion de Mahinur Özdemir ouvre-t-elle la voie à un parti communautaire turc?

L'exclusion de Mahinur Ozdemir ouvre-t-elle la voie à un parti communautaire turc?
L'exclusion de Mahinur Ozdemir ouvre-t-elle la voie à un parti communautaire turc? - © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

L'exclusion de la députée bruxelloise Mahinur Özdemir du cdH vendredi a remué le monde politique belge, mais également la communauté de citoyens belges d'origine turque de Bruxelles. Est-ce, comme le prédisent certains, la voie ouverte vers la création d'un parti communautaire autour d'une idéologie nationaliste turque ?

Le poids électoral de Mahinur Özdemir, c'est 3098 voix aux élections fédérales et régionales de 2014. Quatrième score du parti humaniste à Bruxelles, son exclusion privera le cdH d'une locomotive électorale. L'élue l'a répété : elle ne compte pas rendre ses mandats. En attendant, elle siégera donc à l'assemblée parlementaire bruxelloise comme députée indépendante.

Si la question du positionnement de Mahinur Özdemir par rapport la question du génocide arménien lui a coûté son appartenance au cdH, il est loin d'en être de même pour une autre pointure électorale bruxelloise. Député bourgmestre socialiste de Saint-Josse, Emir Kir, ce n'est pas moins de 17 294 voix, un score fleuve qu'il a réalisé aux élections fédérales anticipées de 2010. Un poids lourd. La polémique a forcé le PS à recadrer dans une certaine mesure son élu, mais l'exclusion du bourgmestre bruxellois n'est toujours pas à l'ordre du jour du parti.

"Ils parlent de chasse aux sorcières"

Cependant, la question reste brûlante, et pas uniquement au sein du monde politique bruxellois. Parmi les Bruxellois d'origine turque, l'incompréhension semble dominer. D'aucuns l'affirment : l'émergence d'une organisation politique autour d'une certaine idée du nationalisme turc pourrait être le résultat de cette polémique qui mettrait au ban certains élus.

Un conseiller communal bruxellois, socialiste, d'origine turque le confirme : depuis le début de la controverse sur le positionnement de certains élus à propos du génocide arménien, il y a bien des tentatives. "À Saint-Josse, à Schaerbeek, du côté de la Rue de Brabant, certains essaient de récupérer, ils parlent de 'chasse aux sorcières'".

Ce ne serait pas la première fois qu'a lieu, dans une communauté très unie, un essai de cet ordre. Locale, l'expérience de regrouper des voix exclusivement communautaires avait été entreprise par un candidat CD&V, exclu des listes aux élections communales de 2012, à Beringen dans le Limbourg. Un échec, se rappelle-t-on dans la communauté turque aujourd'hui.

Emir Kir, Mahinur Ozdemir, et d'autres pourraient-ils, dans les circonstances actuelles, profiter de leur réservoir de voix, pour tenter une aventure électorale en créant une nouvelle structure politique ?

"Des individus, mûs par la réussite personnelle"

Qui dit nouvelle structure, dit moyens financiers. Pour le journaliste indépendant, Mehmet Koksal, "la proximité entre certains de ces élus et le parti au pouvoir en Turquie est grande". L'AKP pourrait mettre les moyens pour voir émerger une force politique qui lui est favorable. Mais si cette ingérence est de l’ordre du possible, "un acte pareil serait très grave". Le journaliste n'y croit guère.

Car l'intérêt qu'ont ces élus se trouve ailleurs, estime-t-il. "Ce sont des individus, qui sont motivés par la réussite personnelle, pas par les grandes idées", estime Mehmet Koksal. "Ces pointures en termes de voix, à Bruxelles, ou dans une moindre mesure, en Flandre, ne peuvent pas tirer autant profit d’une structure nouvelle. Ce sont les partis comme le PS ou le cdH qui peuvent leur permettre de construire puis de consolider leurs réseaux".

Une opinion que rejoint Turan Fican. Actif dans le milieu associatif bruxellois, il a été candidat sur les listes du parti Ecolo aux précédentes élections. Pour lui, l'intérêt de ces élus aux idées nationalistes est "d'avancer en politique". Pour cela, "ils ont besoin de la structure d'un parti. Comme un cheval de Troie, ils essaient de faire leur travail, mais de l’intérieur", estime-t-il.

D'autres intervenants soulignent : la communauté turque ne vote pas de façon uniforme. "Les débats sont très politisés, les gens ne pensent pas de la même manière sur beaucoup de questions". Comment, dès lors, réunir tous les votes de la communauté turque dans un seul parti ?

Quelles alliances au niveau local ?

Pour Pascal Delwit, professeur de sciences politiques à l'ULB, deux éléments rendent cette probabilité plausible sur le plan théorique et pratique, deux points "qui cristallisent une réalité en touchant, dans une certaine mesure, à l'identité de ces citoyens, originaires pour la plupart des campagnes : l'exclusion d'un ou d'une membre de la communauté d'un parti politique, qui se superpose à la difficulté de l'adaptation après une émigration doublement difficile, à l'étranger et en ville".

Une formation nationaliste turque au niveau communal ? Certains scores au niveau local pourraient être garantis, à Saint-Josse et à Schaerbeek, par exemple.

Cependant, le politologue reste, à l'image de ce que nous confiaient nos autres interlocuteurs, très circonspect. "Les alliances ne seraient pas possibles, même en imaginant un bon score aux communales. La traduction politique de leur succès resterait faible. Au niveau local, ils auraient donc plus à perdre qu’à gagner."

Atteindre les 5% au niveau régional

Pascal Delwit rejoint aussi les autres remarques entendues: "Il ne faut pas oublier un élément : les leaders politiques d’origine turque savent qu’ils ont beaucoup à perdre, car les Belgo-Turcs ont beaucoup plus intérêt à avoir un élu dans un parti, et il ne faut pas oublier que les Belges d'origine turque votent aussi sur d'autres éléments, comme l'aménagement du territoire, le logement, les salaires..."

Sorti du cadre du parti socialiste, le poids politique d'un Emir Kir serait d'une toute autre nature, estime Pascal Delwit, d'autant que dans son cas, il bénéficie aussi aujourd'hui de l'aura de député et de bourgmestre.

Par ailleurs, si réussir à se faire élire au communales est possible, il en est tout autrement au niveau régional. Dix ou 15 000 voix pour Emir Kir, au lieu de 17 294 ? Additionnés aux voix de Mahinur Ozdemir, par exemple, "ce ne sera jamais assez pour atteindre les 5%, seuil d'éligibilité pour le collège électoral francophone au parlement bruxellois", précise Pascal Delwit.

Mais, ajoute-t-il, "il reste qu'il y a une énorme pression sociale, et que l'encadrement de la part de l’État turc est une réalité. Cela a aussi un impact sur une communauté qui reste relativement fermée, encore aujourd'hui".

@wafayoumi

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