L’augmentation des prix des vaccins Pfizer et Moderna suscite la réflexion

Les entreprises pharmaceutiques Pfizer et Moderna ont augmenté le prix de leur vaccin contre le coronavirus dans le cadre d’un accord avec l’Union européenne. C’est ce qu’a révélé dimanche le Financial Times qui a eu l’occasion de consulter le contrat. Le vaccin Pfizer passe de 15,5 euros à 19,5 euros et celui de Moderna de 19 euros à 21,5 euros selon le quotidien financier britannique. Les deux fabricants pharmaceutiques semblent profiter de leur position de force, alors que l’inquiétude sur la flambée du variant Delta monte.

Des négociations confidentielles entre la Commission européenne et les fabricants de vaccin

Jusqu’à présent, la Commission européenne s’est refusée à tout commentaire sur cette augmentation du prix des vaccins. Depuis la fin de l’année 2020, la Commission s’est chargée de négocier elle-même les contrats de commande de vaccins avec les différents fabricants. C’est la Commission qui centralise les commandes pour l’ensemble des Etats membres. Officiellement, le prix payé par l’Europe pour ces vaccins n’a jamais été communiqué. Seule une indiscrétion de la secrétaire d’Etat belge au Budget, Eva De Bleeker, avait permis de se faire une idée. Dans un Tweet, elle avait publié les prix des vaccins. A l’époque, la dose de vaccin PfizerBioNtech se négociait à 12 euros. Celle de Moderna à 18 dollars. Il s’agissait là des prix pour la première commande de vaccins.

En mai, l’Union Européenne a passé un nouveau contrat pour acheter jusqu’à 1,8 milliard de doses de vaccins à BioNTech-Pfizer livrables jusqu’en 2023, sans en révéler le prix.

Contactée par la RTBF, la firme Pfizer a refusé de faire des commentaires sur le contenu du contrat avec l’Union Européenne, "étant donné que celui-ci est confidentiel". La firme pharmaceutique fait cependant quelques commentaires sur sa stratégie de tarification de son vaccin contre le Covid-19. "Dans tous les accords, nous appliquons une tarification différenciée en fonction des revenus des pays. Les pays à revenus élevés et intermédiaires paient plus que les pays à faibles revenus. Etant donné la situation de pandémie, tous les prix pratiqués sont sensiblement réduits par rapport à nos tarifs habituels. Les pays à revenus faibles et moyens inférieurs paient le prix coûtant", communique Pfizer.

Pfizer insiste sur le fait qu’il a entièrement autofinancé son programme de développement du vaccin Covid-19 et ses coûts de production. "Nous avons déjà investi des milliards de dollars à risque et nous sommes prêts à continuer à supporter les coûts de tout le développement et de la production dans le but de continuer à combattre cette pandémie".

Du côté de la fédération de l’industrie pharmaceutique en Belgique, on estime qu’il ne s’agit pas d’une "envolée des prix", mais plutôt d'"un développement du marché". Pour le porte-parole de l’Association Générale de l’Industrie du Médicament, David Gering, le changement de prix demandé par Pfizer et Moderna s’explique. "C’est comme une autre entreprise commerciale. Si elle n’a pas reçu d’aides et a dépensé des millions et des milliards d’euros d’investissement, elle a le droit de vouloir récupérer", estime-t-il. Selon lui, "ces entreprises se sont engagées à vendre au prix le plus bas pendant la pandémie et, même, à garder leurs vaccins disponibles après la pandémie en grande quantité, avec la même qualité et à des prix raisonnables".

Une stratégie commerciale des firmes pharmaceutiques mortifère pour certains

Les fabricants pharmaceutiques ont-ils senti dans le contexte pandémique actuel et les inquiétudes autour du variant, le variant Delta en tête, une opportunité de renflouer les caisses plus rapidement ? La question peut être posée.

En tout cas, la stratégie commerciale de Pfizer et Moderna suscite des interrogations et des critiques. "Pour mettre fin à cette pandémie, on a besoin de plus de vaccins, rapidement. Mais ce à quoi on assiste, c’est une course à l’enrichissement de la part de #Pfizer et une accumulation des doses dans les pays qui peuvent payer un prix artificiellement élevé", constate dans un Tweet le microbiologiste Emmanuel André.

Choqué lui aussi, Jean Hermesse, ancien Secrétaire général de la Mutualité chrétienne, estime lui aussi que les prix facturés par les fabricants de vaccins Pfizer et Moderna sont exagérés. "Ces prix permettaient déjà à ces firmes d’engranger des profits énormes, jamais réalisés, de plus de 30%", assure-t-il. Il rappelle que l’Europe et les Etats-Unis, par exemple, ont financé à coups de milliards d’euros la recherche, notamment via des laboratoires universitaires, soutenus par des fonds publics. "Donc, il serait légitime de demander, en retour, lorsque les brevets et vaccins ont été découverts, qu’ils soient aussi mis à disposition au prix coûtant", estime Jean Hermesse. Pour lui, les pays doivent s’allier au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce, l’OMC, pour exiger la levée des brevets sur les vaccins. Cela permettrait de produire plus de doses dans d’autres labos que ceux des firmes pharmaceutiques, y compris dans des pays moins riches que l’Europe ou les Etats-Unis.

Pour Jean Hermesse, la stratégie des firmes pharmaceutiques est néfaste. Selon lui, les prix trop élevés et une capacité de production insuffisante freinent la lutte contre la pandémie. "Les profits, en ralentissant la production des vaccins entraînent des décès de manière plus importante, car ces profits sont mortifères", estime Jean Hermesse.

Les pouvoirs publics paient trop cher les vaccins, selon Oxfam

L’ONG Oxfam s’est penchée sur le coût réel des vaccins contre le Covid. "Le coût de production pour un vaccin Pfizer ou Moderna, on a estimé que c’était un euro par dose. Or, le prix payé par les gouvernements est 4 à 24 fois supérieur au coût de production", estime Aurore Guieu d’Oxfam.

Selon Oxfam, rien que pour la Belgique, le surcoût serait de 796 millions d’euros.

De son côté, le Député européen Ecolo Philippe Lamberts est aussi très critique. "Pfizer et Moderna savent qu’ils disposent de la meilleure technologie vaccinale, que la demande est très forte et qu’ils peuvent augmenter leur marge bénéficiaire", constate le Député européen. "Si les quantités augmentent, les coûts unitaires doivent diminuer puisqu’on amortit les frais fixes sur une plus grande quantité, mais on voit que ce n’est pas ça qui se passe", poursuit Philippe Lamberts, pour qui les deux firmes pharmaceutiques profitent de leur position dominante.

Pour lui, les pouvoirs publics ne doivent pas se laisser faire. "Si j’étais le Président de la Commission européenne, je rappellerais à Pfizer et Moderna que le débat sur la levée des brevets vaccinaux n’est pas terminé et que l’Union européenne, au lieu de défendre les intérêts des Big pharmas pourrait décider, à un moment donné, de se ranger à l’avis, par exemple du Président Biden, et de lever la propriété intellectuelle", suggère Philippe Lamberts. "Dans ce cas-là, les marges bénéficiaires que feront Pfizer-BioNtech et Moderna n’auront plus rien à voir avec celles qu’ils font pour le moment", poursuit-il.

Rien ne dit cependant, à ce stade, que la Commission européenne soit encline à se lancer dans ce type de bras de fer. Chez Oxfam, on rappelle que les négociations en cours à l’OMC sur la levée des brevets, "sont bloquées principalement par l’Union européenne", selon Aurore Guieu.

Quelle est, d’ailleurs, la qualité de la négociation de l’Union européenne avec les firmes pharmaceutiques ? La question restera posée tant que la Commission européenne refusera de publier les contrats conclus avec ces firmes. Au Parlement européen, les Verts continuent de réclamer la publicité de ces contrats.

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