L'audit qui affaiblit l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN)

Jan Bens, directeur de l'AFCN, est présenté dans cet audit comme "trop conciliant".
Jan Bens, directeur de l'AFCN, est présenté dans cet audit comme "trop conciliant". - © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

Le conseil d'administration de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) s’apprête à recevoir un rapport d'audit très sévère sur le fonctionnement de l'Agence. Notre rédaction a pu parcourir le document d'une septantaine de pages.

Tensions, manque de leadership, craintes en internes pour l'indépendance de l'Agence: les conclusions des auditeurs du bureau Whyte corporate affairs mettent à mal la crédibilité de l'AFCN. Le contenu de l'audit sera débattu ce vendredi 29 au conseil d'administration de l'AFCN.

Rétroactes: des enveloppes au Kazakhstan

A l'origine de cet audit: des propos qui ont bien failli coûter sa place au directeur de l'AFCN, Jan Bens. Il y a un peu moins d'un an, une interview réalisée par Le Soir semait le doute sur l'intégrité de Jan Bens. Il déclarait notamment qu'il avait "proposé" des enveloppes bourrées de cash à des intermédiaires au Kazakhstan alors qu'il y occupait un poste à responsabilité pour Electrabel dans les années 90.

Après de nombreuses péripéties médiatiques et politiques, le directeur de l'AFCN était parvenu à sauver son poste en plaidant l'erreur de communication. Mais la mésaventure a tout de même amené le conseil d'administration à commander un audit sur la communication de l'AFCN.

L'audit a été mené d'octobre 2015 à avril 2016. Les auditeurs ont interrogé des membres du conseil d'administration, du conseil de direction, du personnel de l'Agence. Mais ils ont aussi interrogé 21 personnes régulièrement en contact avec l'AFCN (industriels, instances internationales, institutions d'intérêt public, etc...).

"Un sentiment d'indépendance qui diminue progressivement"

Dans leurs conclusions générales, les auditeurs constatent que les décisions que doit prendre l'agence ces derniers mois (relance de Doel 1 et 2, microfissures...) ajoutent une pression médiatique, économique et politique supplémentaire à ses tâches habituelles. "L'AFCN se trouve dans une situation de crise quasi permanente", peut-on lire dans le rapport. 

Le rapport évoque aussi la "fierté" des collaborateurs vis-à-vis de leur mission. Malgré cette adhésion à l'institution, le rapport met en lumière "un climat interne très tendu et une ambiance négative de travail, basés sur des dysfonctionnements répétés de nature organisationnelle et décisionnelle."

Selon les conclusions de cet audit, il règne un "sentiment que l'indépendance de l'Agence vis-à-vis du monde politique et économique diminue progressivement". Ce sentiment soulèverait des questions au sein du personnel. Un personnel qui se demande notamment "si la direction n'est pas mise sous pression pour conclure certains compromis".

Les auditeurs de Whyte corporate affairs relatent encore des "tensions et conflits ouverts au sein du comité de direction qui ont un impact direct sur le fonctionnement global de l'Agence". Il est également question de tensions syndicales.

Jan Bens: beaucoup d'expertise mais trop conciliant

La personnalité de Jan Bens et ses qualités de manager ont également été passées au crible par les auditeurs. A l'intérieur comme à l'extérieur de l'Agence, l'expertise et les qualités humaines de Jan Bens ne sont pas remises en question. Jan Bens apparaît comme une personne "humaine, un leader chaleureux avec beaucoup d'expertise, accessible et parfaitement bilingue"

Mais les personnes interrogées dans le cadre de cet audit parlent aussi d'une "personnalité un peu trop conciliante" ou de son "manque de vision".

Absence de culture de la communication

L'audit pointe une culture de la communication défaillante, liée à une "culture cartésienne typiquement scientifique". Il n'empêche que ce manque de communication peut avoir des impacts immédiats sur la mission de l'AFCN garante de la sûreté nucléaire du pays.

Ces défaillances concernent autant la communication interne que la façon dont l'Agence communique vers l'extérieur. Le service de communication dépend directement de la direction générale, ce qui permet un accès immédiat à ses services. Mais le rapport d'audit met toutefois en avant "une déconnexion entre le service de communication et le management stratégique de l'AFCN". Il pointe les difficultés du service de communication à obtenir "des réponses claires de la direction et la validation des communiqués" ce qui mène à des messages "peu cohérents".

Un audit sévère dans un contexte houleux

Cet audit intervient alors que l'AFCN est une nouvelle fois sous le feu des projecteurs. L'Allemagne et le Luxembourg demandent effectivement une fermeture des réacteurs de Doel 3 et Tihange 2. Les conclusions sur lesquelles se base l'AFCN pour la relance de ces réacteurs nucléaires micro fissurés leur semblent effectivement insuffisantes.

Il apporte donc de l'eau au moulin des détracteurs du nucléaire, Ecolo en tête. Ecolo se base effectivement sur cet audit pour demander de revenir en arrière dans les dossiers de prolongation des réacteurs de Doel 1 et 2 et de relance des réacteurs micro fissurés. Ces deux décisions n'ont été possibles qu'avec le feu vert de l'AFCN. Ces autorisations du gendarme nucléaire n'ont aucune valeur aux yeux des écologistes, après la lecture de rapport d'audit accablant.

Le PS demande quant à lui de donner un accès immédiat à l'audit de l'AFCN pour tous les députés.

Le groupe cdH au Parlement fédéral exige, lui, que le ministre de l'Intérieur, Jan Jambon (N-VA), compétent en matière de sécurité nucléaire, et Jan Bens s'expriment au plus vite sur la question et apportent "toute la transparence sur l'audit AFCN".

Silence radio du côté du ministre de l'Intérieur. Jan Jambon refuse de réagir à ces informations tant que le conseil d'administration de l'AFCN n'a pas discuté de ce rapport d'audit. Il s'abstiendra donc de communiquer à ce sujet jusqu'au vendredi 29 avril. 

 

 

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