Kazakhgate: Armand De Decker, la Sûreté belge et Claude Guéant. Nouvelles révélations

Armand De Decker
Armand De Decker - © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

A chaque semaine son lot de révélations et de "fuites" concernant les coulisses du "Kazakhgate". Où il n'est plus seulement question des conditions potentiellement suspectes - sous influences politico-économico-diplomatiques - de l'élaboration chez nous d'une loi de transaction pénale courant 2011, qui a eu notamment pour effet - sans doute pas très spontané - de tirer d'affaires un trio d'hommes d'affaires kazakhs qui ont ainsi pu échapper à une condamnation lourdement définitive. Et l'on s'intéresse cette fois aux seconds couteaux - quoique - de l'affaire. Aux avocats-conseils des hommes d'affaires kazakhs et aux petits jeux d'influences entre eux voire leurs querelles d'argent.

>>> A lire également: Transaction pénale: le deal kazakh avec le parquet scellé avant la loi? Le mail qui le prouve

Cette semaine, c'est "Paris Match" qui s'y colle. En enquêtant sur l'histoire de ce Monsieur "V". Celui qu'Armand De Decker, avocat de Patokh Chodiev, et l'équipe de juristes-intermédiaires autour de l'avocate française Catherine Degoul, ont tenté de mettre sur la "touche", notamment pour préserver leurs honoraires. Avec recours, comme dans les meilleures histoires de "barbouzes", aux services de renseignements belges et français.

Avec Claude Guéant, ancien secrétaire général de l’Élysée, ancien ministre français de l'Intérieur et bras droit de Nicolas Sarkozy, aux premières loges. Claude Guéant, que la commission d'enquête parlementaire "Kazakhgate" se prépare précisément à auditionner ce mercredi. Claude Guéant, ministre de l'Intérieur, auquel il est constamment fait rapport sur l'état d'avancements des "opérations" en cours, et dont une série de proches sont à leur tour mentionnés dans les courriers en question, des proches ou des "serviteurs" sous son autorité directe de ministre de l'Intérieur.

L'étrange Monsieur "V"

"Paris Match", à l'aide d'une série de documents issus des pièces saisies par la justice française auprès des principaux protagonistes, revient sur cette fameuse rencontre, fin février-début mars 2011 - la date est encore flottante -, à l’Élysée. Un déjeuner a alors notamment réuni Armand De Decker et Claude Guéant. Déjeuner où il fut question du "trio kazakh" mais aussi d'une demande faite à Claude Guéant que la DCRI (Direction centrale du Renseignement intérieur) s'intéresse de près au cas d'un certain "V" et échange des informations à son sujet avec la Sûreté de l'Etat belge. "V" on va y revenir. Demande attestée dans un mail envoyé par celui qui est vu de plus en plus comme la cheville ouvrière de toute l'opération d'influences franco-belge Jean-François Etienne des Rosaies, un mail du 14 mars 2011 au secrétariat de Damien Loras, conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy chargé du Kazakhstan. Armand De Decker serait allé, selon ce mail, jusqu'à remettre à Guéant une fiche de la Sûreté sur Monsieur "V". Sans en avoir l'habilitation, le mandat ou la légitimité. Or on le sait, transmettre ce genre d'informations est une infraction pénale. Cela viole la loi du 11 décembre 1998 relative à la classification et aux habilitations, attestations et avis de sécurité. Les principaux intéressés ont depuis tous nié depuis ces derniers éléments. 

Ce mystérieux "V" ne serait autre qu'Eric Van de Weghe, un homme d'affaires bruxellois au parcours plutôt sulfureux, au nom souvent cité en lien avec une série d'oligarques russes, et déjà condamné pour escroquerie. Monsieur "V", mis en avant par l'un des trois Kazakhs, à savoir Alijan Ibragimov : suite à la décision de la chambre du conseil le 18 février 2011 renvoyant Ibragimov et ses deux associés devant le tribunal correctionnel, Ibragimov aurait visiblement voulu retirer sa confiance dans l'équipe d'avocats qui devaient arranger leurs démêlés judiciaires.

Aussitôt Monsieur "V" et son avocat qu'il voulait faire entrer dans l'affaire, apparaît gênant et "non désiré" au reste du groupe et à leurs conseils, Armand De Decker et Catherine Degoul en tête. Panique dans l'équipe d'avocats. Risque de faire capoter les discussions déjà en cours avec le Parquet apparemment, mais aussi et peut-être surtout craintes d'une sérieuse perte d'honoraires. D'où une volonté de chercher des informations pour torpiller la réputation de Monsieur "V". Par le biais de la Sûreté de l’État et son "homologue" française, la DCRI.

Double casquette

Peu de temps après, Armand De Decker se rendait à nouveau à Paris où il prenait contact avec un adjoint d'Ange Mancini, coordinateur du Renseignement à l’Élysée, autre proche de Sarkozy et de Guéant. De Decker s'y serait présenté sous la double casquette de vice-président du Sénat et président de la commission parlementaire de suivi des services de renseignements belges (comité R), ce qu'il n'était pourtant plus à l'époque ! Le sénateur se serait dit porteur alors d'un message de la Sûreté selon lequel celle-ci souhaiterait que la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) prenne Eric Van de Weghe dans sa ligne de mire. Une demande qui sera prise en compte, les Français prenant contact avec les services belges. 

Ceci alors que selon d'autres messages de Jean-François Etienne des Rosaies - décidément très "bavard" sur tout ce qu'il dit avoir entrepris sur commande dans ce dossier -, à l'époque un accord avait déjà été trouvé avec le Parquet de Bruxelles, permettant à Chodiev et consorts d'échapper à la correctionnelle, et alors qu'à la même date, la loi sur la transaction pénale qui ouvrait la porte à une solution "à l'amiable" n'était pas encore votée. 

Une croisière turque très spéciale

Comment l'équipe De Decker-Degoul espérait-elle arriver à discréditer Monsieur "V" ? Selon un autre courrier confidentiel de Des Rosaies - encore lui - que "Paris Match" a pu se procurer, une "note à l'attention de Monsieur le Préfet Alain Gardère, Directeur adjoint du Cabinet" Guéant, au ministère de l'Intérieur, datée du 21 juin 2011, on aurait pu relier Monsieur "V" à une sombre histoire de "bordel flottant" remontant à septembre 2010. Le cadre : une croisière organisée au large de la Turquie. Le décor : vaste yacht de luxe à cabinets, piscine et hammam, propriété de l’État mais confié à un armateur privé.

Les passagers : des hommes d'affaires russes et kazakhs (dont l'un des membres du trio que concerne le "Kazakghate"), et des prostituées dont certaines mineures. Une croisière stoppée sur intervention de la gendarmerie turque. De quoi ouvrir la voie à un procès expéditif puis une relaxe quasi générale des prévenus. Mais bon, l'idée était visiblement de faire d'Eric Van de Weghe celui qui "avait fourni les prostituées"...

De quoi faire en tout cas pression sur lui avec l'aide des services de renseignements belges et français... Le mail de Des Rosaies mentionne aussi un entretien entre Bernard Squarcini, patron de la DCRI, autre homme-lige de Nicolas Sarkozy, et le "chef de la sûreté belge" sur cette affaire. Le patron de la Sûreté alors c'était Alain Winants... qui n'a pas souhaité faire de commentaires aux documents avancés par "Paris Match". 

A lire ce jeudi dans "Paris Match".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK