Jürgen Conings : les zones d'ombre dans la surveillance du militaire et l'exploitation du renseignement

Le Comité R et les députés de la commission "Défense" ont du pain sur la planche pour tenter de comprendre comment un militaire spécialisé dans l’exercice du tir sur divers théâtres d’opérations a pu se fondre dans la clandestinité en emportant armes et munitions d’un dépôt militaire. Après les réponses de la ministre Ludivine Dedonder en commission plusieurs questions se posent sur la manière dont les services de renseignement ont exploité les informations concernant Jürgen Conings. En particulier chez les militaires du SGRS.

L’accès aux armes malgré un niveau 3 de l’Ocam ?

Comment Jürgen Conings a-t-il pu conserver durant trois mois son accès à un dépôt d’armes et de munitions tout en étant placé depuis février dernier dans la banque de données de l’OCAM au niveau 3 de la menace (sur une échelle de 4) ? C’est l’interrogation la plus préoccupante concernant la sécurité. Car les propos de la ministre Dedonder au Parlement ont été précis, c’est "le premier et le seul militaire à être placé sur cette liste (de niveau 3)". Difficile d’imaginer qu’on puisse passer à côté de l’information.

Qui était au SGRS le destinataire de la liste transmise par l’OCAM ? Cette question cruciale permettra de comprendre où démarre la chaîne interne de transmission de l’information. Sous quelle forme cette liste a-t-elle été communiquée ? Il y a nécessairement dans un service de renseignement une procédure à respecter ? Si l’on veut comprendre les raisons pour lesquelles l’accès aux armes est resté possible, le Comité R devra obtenir les réponses à ces questions.

La circulation de l’information au sein des départements de la Défense

On sait, par la ministre, qu’elle n’a pas été informée du placement du militaire sur la liste OCAM au niveau 3. Pas plus que Philippe Boucké le patron du SGRS en contact avec la ministre et ses collaborateurs. Ce qui pose une nouvelle fois la question de la procédure prévue lorsqu’un militaire pose un réel danger pour la sécurité publique. Il a bien été question d’attaquer une mosquée et de menacer l’intégrité physique d’un virologue, ce qui a dû pousser l’OCAM à réagir.

Le SGRS s’entretient avec le chef de corps de son unité

Si la circulation de l’information interroge vers le haut de la hiérarchie, se pose également la question de la circulation transversale au sein des différents départements de la Défense. Car sur le plan pratique, le chef d’unité du militaire était le mieux placé pour agir vite et prendre sans attendre, dès février 2021, les dispositions utiles pour réduire les risques d’un passage à l’acte. Quand ce chef d’unité a-t-il été informé du placement de Jürgen Conings sur la liste OCAM en niveau 3 ? Le savoir permettra de situer le niveau de responsabilité en cas d’éventuelles négligences ou complaisances à l’égard du militaire.

Dans sa communication aux députés, la ministre fait référence à un contact du SGRS vers l’unité du militaire qui aurait lieu bien avant la décision prise par l’OCAM : "en novembre 2020 lorsque le retrait d’habilitation lui est notifié (à Jürgen Conings), le SGRS s’entretient avec le chef de corps de son unité au sujet des motifs du retrait de l’habilitation".

Aucune équivoque sur la raison de la rencontre, c’est bien le motif du retrait de l’habilitation. Mais c’est arrivé trois mois avant la décision de l’OCAM de placer Jürgen Conings sur la liste au niveau 3 de la menace. Rien en revanche n’a été communiqué sur ce qui s’est passé après le 17 février 2021 vers le chef d’unité. Soit la ministre ne dispose pas de l’information, soit elle a préféré ne pas la mentionner à ce stade où le militaire est toujours en fuite.

En toute logique, le chef d’unité a dû être prévenu de la dérive inquiétante de son subordonné. Si tel n’est pas le cas, c’est incompréhensible.

Placement du militaire en niveau 3, que s’est-il passé par la suite comme surveillance ?

Après l’inscription le 17 février 2021 de Jürgen Conings sur la liste de niveau 3 de l’OCAM, que s’est-il réellement passé sur le plan de la surveillance de l’intéressé ? Qui a fait quoi ? Tous les services ont été actifs jusqu’alors pour le surveiller. Aucune raison dès lors de ne plus le faire. Il va s’écouler trois mois avant la fuite du militaire avec ses armes. Que s’est-il passé dans l’intervalle ? Ce que l’on sait de la communication de la ministre Dedonder c’est que du côté du SGRS, une mission précise de surveillance a été planifiée puis annulée.

Une autre opération jugée plus prioritaire

Au début du mois de mai 2021, le SGRS continue d’assurer un suivi via différentes méthodes de recueil d’informations et une opération visant à lancer des méthodes particulières de recherche le concernant est planifiée mais suspendue pour être redirigée vers une autre opération jugée, à ce moment-là, sur base des informations disponibles par le service comme plus prioritaire". Cette opération est de fait une montée en puissance de la surveillance car les "MPR", des méthodes particulières de recherche permettent des intrusions dans la sphère privée du militaire : écoutes, filatures, fouilles discrètes de son habitation etc.

Généralement en territoire belge, ce type de missions incombe à la Sûreté de l’Etat ou à la police fédérale. Ici le statut militaire de l’intéressé explique sans doute que la mission soit confiée au SGRS car il peut s’avérer nécessaire de pénétrer dans des installations militaires. Un choix qui rétrospectivement s’avère pourtant malheureux si l’on sait que faute de capacités, c’est en tout cas la raison avancée, l’opération a été annulée au profit d’une autre opération jugée plus urgente.

Jürgen Conings était pourtant le seul militaire placé en niveau 3 de la menace à cette date. N’y avait-il pas d’autres options à ce moment, par exemple se tourner vers la Sûreté ?


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Il paraît nécessaire de clarifier ce qui s’est passé au niveau des différents services entre le 17 février et le 17 mai 2021, moment où le militaire décide de disparaître dans la clandestinité emportant avec lui armes et munitions. La banque de données de l’OCAM a continué à être alimentée par les différents services. Avec quels résultats et quelles implications concrètes sur le statut et les conditions de travail de Jürgen Conings ? Les réponses viendront plus tard, à la mi-juin au plus tôt. A partir de ce moment des premiers résultats des enquêtes en cours seront communiqués.

Un désaccord sur une "formation" entraîne la demande de mutation du militaire

Une dernière information mérite qu’on s’y arrête. La ministre a mentionné "une demande de mutation en juin 2020 suite à un désaccord sur une formation à suivre". Demander une mutation professionnelle en raison d’une formation à suivre interpelle. La ministre ne s’est pas expliquée sur le contexte de ce désaccord. Chacun sait qu’une décision de mutation dans un parcours professionnel à de nombreuses conséquences : changer de lieu de travail, renouer avec de nouveaux collègues. Jürgen Conings semblait pourtant apprécier son métier de policier militaire. Cette décision de mutation a-t-elle joué un rôle dans la suite des événements. Jürgen Conings nourrit en tout cas une rancœur importante à l’égard de son employeur. Le dépôt de ses médailles militaires sur la tombe de ses parents l’illustre. Un acte empreint d’une lourde charge émotionnelle.

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