Jeunes en difficultés: "Il y a une fracture de plus en plus grande entre enseignés et enseignants"

Face aux problèmes que rencontrent les jeunes dans certains quartiers, les services d'AMO (Aide aux Jeunes en milieu ouvert) constituent un outil de prévention. Interrogé sur La Première, Marc De Koker, directeur d'une AMO à Anderlecht, estime que la situation de ces jeunes évolue "de pire en pire. C'est difficile de pointer les problèmes les plus inquiétants. Personnellement, ce qui me touche le plus - mais ça vient de ma formation personnelle puisque je suis enseignant - c'est de me rendre compte que l'école, et je ne lance pas la pierre aux enseignants, est en faillite complète et que le plus grand nombre des jeunes que nous rencontrons qui sont scolarisés ne sont pas considérés comme des décrocheurs scolaires, puisqu'ils sont à l'école, mais qu'ils sont à l'école présents de corps mais pas d'esprit, et qu'ils sont en réalité des décrocheurs passifs".

"L'école a perdu son sens parce qu'il y a une fracture de plus en plus grande qui se construit entre enseignés et enseignants. Je peux prendre des exemples simples. Vous ou moi, quand nous étions à l'école, les 'alliés' étaient les enseignants. Il y avait des enseignants qu'on aimait et des enseignants qu'on n'aimait pas, mais c'était les enseignants qui nous conseillaient des lectures, des spectacles, des films, etc. C'est eux qu'on allait trouver quand on avait un problème. Maintenant, nous travaillons avec des jeunes qui ne savent même plus nous donner le nom de leurs enseignants. Il n'y a plus aucune relation. Dans l'école, le personnel qui joue le rôle de l'allier, c'est devenu l'éducateur. Aujourdhui, l'éducateur a gardé le rôle de 'j'essaye de mettre un cadre et de conserver une discipline relativement stricte', mais en même temps c'est près de l'éducateur que le jeune vient se réfugier parce que l'école a perdu son sens, et c'est compréhensible. Singulièrement, moi je travaille à Bruxelles et à Cureghem, dans ce qu'on appelle 'le croissant pauvre de Bruxelles', qui concentre au deuxième degré de l'enseignement secondaire essentiellement des sections professionnelles, comme si au niveau de la structure même de l'enseignement, on considérait que les jeunes qui sont issus de familles socialement plutôt défavorisées ne sont pas capables de suivre des études supérieures. Ils sont donc en sections professionnelles et l'école fonctionne comme une filière de relégation. Si on ne réussit pas à son premier degré, on va en technique. Si on ne va pas en technique, on va en professionnelle. Si on ne va pas en professionnelle, on va dans l'enseignement en alternance. Je n'ai rien contre ces sections-là, elles ont tout leur sens, à condition qu'elles soient le résultat d'un choix personnel du jeune. Or, là, le jeune est un bouchon sur la mer, il va où on lui dit d'aller" poursuit Marc De Koker.

Déterminisme social

Cela veut-il dire que dans l'enseignement, il y a déjà, dès le départ, une forme de déterminisme social? Ces jeunes ne pourront pas aller vers des études supérieures? "Ils pourront. Des processus existent et leur permettent d'aller en promotion sociale, de récupérer les années qu'ils ont perdues, mais c'est beaucoup plus difficile et c'est la part congrue des jeunes qui vont accéder à cela. Je reprends le fil de mon raisonnement : ces jeunes sont dans l'école et, singulièrement à Bruxelles, les sections professionnelles n'offrent, en tous les cas pour un grand nombre d'entre elles, aucun débouché. Une des sections les plus peuplées est 'travaux de bureau'. On a rarement besoin de secrétaires ou de sténodactylos pour le moment dans les sociétés, et ce sont les sections les plus demandées par les jeunes. Ces jeunes savent que l'école ne servira pas d'ascenseur social. Ils y sont parce qu'ils sont obligés d'y aller. De plus, pour aller très vite, l'autre grande fonction de l'école est d'être dispensateur de savoir. Les enseignants savaient et les élèves apprenaient. Maintenant, les élèves savent très bien que sur le Net les informations qui sont à leur disposition sont beaucoup plus nombreuses que celles qui sont dans la tête des professeurs. Donc, le professeur est disqualifié. N'empêche que l'école était là pour apprendre les outils qui permettaient de décoder les informations, l'école est là pour amener l'esprit critique et elle n'amène plus rien du tout puisque la relation est maintenant coupée" regrette-t-il.

Beaucoup de ces jeunes se réfugient chez eux devant leur écran, sur Facebook, sur Internet, et ils ne vivent plus que par procuration dans un monde qui n'existe pas. "La conséquence est qu'ils ne communiquent plus qu'entre pairs, entre identiques, ce qui veut dire que plus rien ne les tire vers le haut. Ce qui veut dire qu'on se retrouve avec des jeunes qui sont enfermés dans une espèce de premier degré absolu, qu'ils ne comprennent même plus l'humour, qu'ils ne peuvent plus prendre de recul et ne peuvent donc même plus prendre de décision par rapport à leur propre situation. Les AMO bruxelloises évoluent : ce n'est plus 'Aide en Milieu Ouvert', c'est 'Action en Milieu Ouvert'. Depuis le mois de janvier, nous sommes des services de prévention et il y en a 21 sur Bruxelles. Nous avons constaté ces dernières années, et singulièrement ces trois ou quatre dernières années, une augmentation presque exponentielle des difficultés des jeunes et des familles qui nous sollicitent. Je pense que c'est à cause de choix et d'arbitrages politiques, qui sont des choix idéologiques qui ont été faits", selon Marc De Koker.

Secret professionnel

"Les choix politiques ont des conséquences. Ces conséquences, les familles les plus précarisées les prennent dans la figure. Le gouvernement fédéral est responsable de beaucoup de choses, et essentiellement des choses qui impactent la population. Il y a les coups de canif dans le secret professionnel, qui est pratiquement notre seul outil de travail, puisque nous travaillons à la demande des jeunes, et que c'est parce que nous sommes soumis au secret professionnel qu'ils nous font confiance. C'est grâce à ça qu'on peut les aider. Si nous étions amenés à devoir dénoncer des jeunes, même dans un cadre restreint, c'est la non-assistance à personne en danger. Si nous constatons que quelqu'un est en danger, nous devons nous libérer du secret professionnel, à certaines conditions. Mais si ce secret professionnel est attaqué, nous ne pourrons plus travailler. Ça enlève donc tout sens à la prévention" dit-il encore.

Marc De Koker résume son message à quelques semaines des élections : "Une frange très importante de notre population est poussée sous le tapis, sort des écrans radar et sort des statistiques officielles, est exclue du chômage et est même exclue du revenu d'insertion minimal ; c'est quelque chose qu'on n'avait jamais vu avant. Ces familles vivent toujours, elles sont toujours là, elles vivent dans l'économie parallèle. Des jeunes filles en sont réduites à se prostituer et nous en parlent ; c'est devenu quelque chose de relativement banal. Le deal est en pleine recrudescence, le travail au noir est en pleine recrudescence, les marchands de sommeil se portent très bien. Mais ces gens, même s'ils sont sortis des radars, sont toujours là, ils sont bien présents et ils représentent une partie importante de nos populations. C'est en cela que je dis que la société peut être potentiellement en danger, parce que ces gens ne vont pas se laisser faire éternellement".

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