Jeudi en prime : attentats de Paris, les procureurs François Molins et Frédéric Van Leeuw s'expriment avant l’ouverture du procès

François Molins, procureur de la République, une voix, un physique que personne ne peut oublier. L’invité de "Jeudi en prime" à la veille de l’ouverture mercredi du procès des attentats de Paris en compagnie de son homologue belge le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw. Au lendemain des attentats de Paris, c’est d’abord François Molins qui a incarné sur nos écrans la réaction de la justice française face à ce qui demeure l’action terroriste la plus sanglante en Europe (131 morts) après celle de Madrid en 2004.

des enjeux considérables, cela vous oblige à vous surpasser

Pour François Molins, émotionnellement et professionnellement, ces attentats furent aussi une épreuve : "on ne peut pas rester le même quand on va sur des scènes de crime et qu’on a des visions dantesques de tout ce qui s’est passé. Je dirais que sur le plan humain on change forcément parce qu’avoir des visions d’horreur comme cela, ça vous rend encore plus sensible à la souffrance des autres. Et sur le plan professionnel, ce sont des affaires hors normes, ce sont des enjeux considérables et donc cela vous oblige à essayer de vous surpasser parce que l’enjeu est tel que vous êtes obligés d’avoir un travail extrêmement rigoureux et efficace".

Nous nous sommes gardés de réactions impulsives, c'est vraiment très important

Coté belge, Frédéric Van Leeuw, procureur fédéral, a dû lui aussi gérer dans des conditions difficiles l’après 13 novembre 2015, avec la traque inlassable de Salah Abdeslam et de ceux qui l’ont aidé, les membres de "la cellule belge", ceux qui de Belgique ont préparé les attentats en France. Pour lui aussi, les premières semaines ont été éprouvantes mais dans l’ensemble il estime que les réactions sont restées mesurées sur le plan de l'exercice des libertés même si des contrôles renforcés ont été mis en place : "c’est clair que quand vous augmentez votre niveau de protection, de sécurité vous perdez en contrepartie un peu de liberté mais sincèrement en étant à la fois observateur et acteur de ce qui s’est déroulé, je pense que nous n’avons pas été trop loin et que nous nous sommes gardés de réactions impulsives et c’est vraiment très important".

Le procès, moment de vérité pour les accusés et d’expression pour les victimes

Le procès qui commence mercredi prochain devrait durer en principe huit mois. Vingt accusés ont été renvoyés mais seuls quatorze d’entre eux seront présents dans le box de la cour d'assises de Paris, spécialement composée, puisqu’ils seront jugés exclusivement par des magistrats professionnels. Ce procès permettra-t-il aux parties civiles d’en apprendre plus sur les circonstances dans lesquelles ces attentats ont été organisés ou va-t-il au contraire se transformer en tribune de propagande en faveur des thèses idéologiques des accusés ?

ce procès il faut d'abord en attendre un moment de vérité 

Pour Frédéric Van Leeuw, on ne peut dénier aux accusés le droit de s’exprimer comme ils l’entendent : "nous sommes dans une démocratie et nous devons respecter les droits que nous avons nous-même votés et qui permettent de défendre les personnes, y compris celui ou celle qu’on pourrait qualifier du pire dans notre société".

Pour François Molins ce procès est également un moment essentiel pour la vérité et pour les victimes : "il faut d’abord en attendre qu’il parvienne à la manifestation de la vérité, le procès a vraiment le moyen d’y parvenir parce que l’enquête et l'instruction ont vraiment été au bout des choses, ce qui permet d’expliquer la conception, la préparation, l’organisation et la commission des attentats".

C'est aider au processus de reconstruction pour les victimes

Mais c’est aussi pour permettre l’expression des victimes que ce procès est important : "au travers de ce chemin vers la vérité, c’est aider au processus de reconstruction pour les victimes et leurs proches, leur permettre de compléter le travail de résilience entamé".

Notre pays transformé en base arrière pour attaquer la France

En Belgique, la population a découvert qu’il était possible à une dizaine de personnes de se cacher de longs mois à l’abri des regards pour préparer des attentats et ensuite les commettre. La commission d’enquête belge "attentat" a pointé plusieurs dysfonctionnements dans la gestion de l’antiterrorisme coté belge. Peut-on parler dès lors de défaillance dans le chef de l’Etat belge ? Pour François Molins, la réponse doit être nuancée : "Je ne me polarise pas sur la Belgique. A l’évidence il y a des choses qui auraient pu être mieux faites. Est-ce qu’elles auraient permis de tout éviter ou pas, on verra au moment du procès. Du coté français, les chefs du Renseignement ont reconnu que la commission des attentats constituait aussi un échec des services de renseignement. Donc il y a à l’évidence à l’époque une série de choses qui n’ont pas fonctionné aussi bien qu’elles auraient dû l’être. Ce qu’il faut aussi savoir c’est qu’on s’enrichit de ses erreurs et de certaines inexpériences, il y a beaucoup de choses qui ont été corrigées".

Le jury populaire en Belgique restera un facteur critique lors du procès des attentats de Bruxelles.

En Belgique, un procès est également annoncé en 2022 pour juger plus ou moins les mêmes protagonistes, une formule qui sera très complexe à gérer chez nous en raison de la présence d’un jury populaire, contrairement à la situation française. 

Je respecte la décision mais ce sera un facteur critique dans le procès

Frédéric Van Leeuw, a pris acte de la décision du Parlement : "Je respecte la décision mais ce sera un facteur critique dans le procès des attentats du 22 mars 2016, et par là j’exprime tout mon respect pour les jurés qui vont devoir siéger durant des mois en espérant qu’ils tiennent le coup parce que vous savez on évoquait la charge émotionnelle qui fût la nôtre au moment des attentats avec tout ce que nous avons vu, ce sont des scènes qui marquent à vie".

Ne pas baisser la garde car la situation géopolitique reste préoccupante

Faut-il craindre de nouveaux attentats avec le contexte de la crise en Afghanistan qui a relancé les tensions sur le plan international et l’afflux possible de nouveaux réfugiés ? Ou au contraire passer à d’autres priorités ? Pour Frédéric Van Leeuw, la réponse est double : "Il ne faut surtout pas baisser la garde parce qu’on a vu ce que cela a donné. Toute l’explication avancée devant la commission d’enquête parlementaire c’est qu’à un moment on a désinvesti dans la lutte contre le terrorisme. Le problème de cette situation ensuite c’est que lorsqu' il se passe quelque chose et qu’on doit reconstruire, cela prend des années".  D’autant constate le procureur fédéral que la situation géopolitique mondiale ne s’est pas améliorée: "On est passé de quelques centaines de djihadistes à plusieurs dizaines de milliers avec même certains Etats comme le Mozambique qui sont déstabilisés. Ce qui a changé c’est que nous sommes mieux préparés, plus attentifs". Et d'indiquer dans un deuxième temps qu'il faut aussi investir dans d'autres départements comme la lutte contre la criminalité organisée et que l’un ne doit pas se faire au détriment de l’autre, d'autant souligne le procureur qu'il y a parfois des vases communicants entre ces deux réalités.

 

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