Jean-Yves Camus (Observatoire des radicalités politiques) : "Un militaire peut avoir des opinions, fussent-elles extrêmes"

Jurgen Conings est toujours en fuite. Cela fait une semaine que ce militaire de carrière, réputé lourdement armé, et dont les opinions sont très proches de l’extrême droite reste introuvable. La Défense belge a fait son mea culpa ce mardi. Comment expliquer que cet homme de 46 ans, surentrainé et potentiellement violent, ait eu accès, encore récemment, à des armes, alors que depuis 2019 le SGRS, le Service Général du Renseignement et de la Sécurité, avait repéré ses liens avec l’extrême droite ?

Comment cela se passe-t-il ailleurs ? Des militaires sont-ils, par exemple, également fichés chez nos voisins français ? Sont-ils dès lors suivis ? Potentiellement écartés de l’armée ? Nous avons posé ces questions à Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès. Il était l’invité de CQFD sur La Première.

 

Ce qui se passe en Belgique "me parait assez inédit"

"Nous ici en France, nous avons eu un cas de militaire radicalisé, qui par deux fois est passé à l’acte en tirant à la carabine. Contre une mosquée la première fois. Près de Bordeau. Et la seconde fois dans la région lyonnaise. Fort heureusement, il n’a pas fait de blessés. Il a été arrêté et jugé. C’était quelqu’un qui par ailleurs appartenait à une famille qui s’adonnait au maniement des armes et même à leur pratique."

Jean-Yves Camus prend aussi l’exemple des Etats-Unis, où il est arrivé à la fin des années 80 que des gens ayant un entrainement militaire, ayant servi aussi dans des forces d’élite, "prennent la poudre d’escampette après avoir commis un crime de haine et tiennent en échec les forces de l’ordre pendant un certain temps".

Plus près de chez nous, en Allemagne, "il y a des militants néo-nazis qui ont été arrêtés alors qu’ils servaient dans l’armée pour des projets d’attentat. L’un d’entre eux passe d’ailleurs en procès en ce moment-même. Il y a aussi eu une cellule clandestine qui a déjoué toutes les actions de la police pendant 10 ans. Il s’agit de la fameuse cellule NSO. Mais il ne s’agissait pas de militaires." Des événements que Jean-Yves Camus trouve donc différents de la chasse à l’homme en cours en Belgique, pour retrouver Jurgen Conings. "C’est quelque chose qui me parait assez inédit", conclut le spécialiste.

 

La France a pris des mesures

En France, le service de renseignements interne à l’institution militaire a depuis pas mal d’années un scénario en tête. Il s’agit de la personne ayant servi dans l’armée, qui a donc à la fois les connaissances techniques, l’expérience du maniement des armes, l’accès éventuellement aux armes, et qui ensuite passerait à l’acte contre des membres d’une minorité.

"On avait pensé principalement à la minorité musulmane car nous avons en France un nombre qui va croissant de soldats qui ont servi dans des opérations extérieures, sur des théâtres d’opération où ils affrontent des islamistes. Ca a été d’abord en Bosnie, puis en Afghanistan, contre l’Etat Islamique, et maintenant dans le Sahel." Les services de renseignement en général et l’institution militaire en particulier ont donc pris des mesures pour empêcher que quelqu’un qui souffrirait d’un syndrome post-traumatique au retour d’une opération extérieure "soit victime d’une bouffée qui le fasse passer à l’acte".

Un suivi psychologique régulier des personnes engagées en opération est également organisé. En ce compris à leur retour. "Un sas de décompression, qui consiste en un séjour plus ou moins long dans un endroit calme, permet de faire une évaluation psychologique pour savoir s’ils partent en vrille ou s’ils passent le feu." Quant à écarter ces militaires de l’armée, "c’est là que les choses deviennent compliquées", explique Jean-Yves Camus, "car ils sont liés à l’armée par un contrat qu’il est assez difficile de rompre pour des questions qui tiennent aux opinions."

Donc on tient pour acquis qu’un militaire puisse avoir des opinions, fussent-elles extrêmes"

Si le militaire présente un danger, il est alors possible de prendre des mesures disciplinaires, sur la base des actes.

Jurgen Conings pourrait-il être un modèle pour d’autres ?

"Le danger de ce genre de personnage, c’est avant tout qu’ils sachent se servir d’armes sophistiquées, voire d’explosifs. C’est qu’ils ont souvent un entrainement aux méthodes de survie. Ils savent donc s’aménager des planques, une fuite. Et même atteint d’un symptôme de stress, ils ont un mental.

Contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas simple de tuer

Ces caractéristiques, des militaires ou d’anciens militaires sont évidemment plus enclins à les avoir qu’une personne lambda, analyse Jean-Yves Camus. "Quand de surcroît, il y a une radicalisation idéologique, qu’elle soit islamiste radicale ou d’ultra-droite, on a alors le cumul de la motivation et des compétences. Et finalement ce sont les compétences qui font la différence."

L’armée française reste assez discrète sur ses chiffres. Le Journal Mediapart y recensait par contre il y a quelques semaines une cinquantaine de militaires néonazis. Dont certains appartiennent à des unités d’élite ou servant sur des théâtres d’opération extérieure. L’armée française a depuis diligenté une enquête suite à la multiplication de clichés très précis et à la publication de photos reconnaissables. "Il y a pour ces personnes assez peu d’avenir dans l’armée française", conclut Jean-Yves Camus.

Ce Qui Fait Débat, chaque jour à 18h20 sur La Première et à 20h35 sur La Trois. L’entièreté de l’émission à revoir ci-dessous :

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