Décès de Jean-Luc Dehaene: itinéraire d'un démineur

L'ancien Premier ministre avait rédigé ses mémoires en 2012
13 images
L'ancien Premier ministre avait rédigé ses mémoires en 2012 - © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

Jean-Luc Dehaene (CD&V) est décédé ce jeudi à l'âge de 73 ans en Bretagne. L'ancien Premier ministre a été victime d'un malaise alors qu'il visitait une biscuiterie. Il a été emmené à l'hôpital à Quimper où son décès a été constaté. Il était encore parlementaire européen et siégeait au sein de plusieurs conseils d'administration.

L'ancien Premier ministre s'apprêtait à visiter une usine de biscuits appartenant au groupe belge Lotus dont il a été administrateur jusqu'en 2011. Il avait demandé à revoir la fabrique de Briec dont il appréciait particulièrement les madeleines.

Jean-Luc Dehaene est arrivé très affaibli sur place, avec son épouse et un ami, nous explique Jan Vander Stichele, administrateur délégué de Lotus. Il a néanmoins insisté pour que la présentation prévue commence. Le responsable de l'usine a rapidement constaté que son visiteur était victime d'un malaise et appelé le samu. Emmené en ambulance, son décès a été constaté au centre hospitalier de Cornouaille à Quimper où il était arrivé dans le coma. Il était en vacances à Crédin dans le Morbihan avec de la famille et des amis. Ils séjournaient dans une maison d'hôtes.

Premier ministre de 1992 à 1999, il a encore fait beaucoup parler de lui lors de l'affaire Dexia, ou quand il a été appelé comme démineur lors de la dernière grande crise politique.

Il restait une grande figure du CD&V. Même après s’être totalement retiré de la vie politique en septembre 2013, disant déjà qu’il ne figurerait sur aucune liste de mai 2014.

Jean-Luc Dehaene, sûr de lui, bougon, cabotin, brut de décoffrage, tout le portrait du "bulldozer" comme on le surnommait ou le "taureau de Vilvorde" est là.

Profession démineur

Jean-Luc Dehaene est né le 7 août 1940 durant l'exode à Montpellier, fils d’un neuropsychiatre brugeois. Il a été élevé chez les Jésuites, diplômé en droit et économie de Namur et Louvain, avant de gravir toutes les marches au sein du CVP.

Il avait débuté sa carrière dans les organisations sociales-chrétiennes. A la "Vlaamse verbond der Katholieke Scouts" d'abord (1963-67), puis à l'ACW (le MOC flamand) en tant qu'attaché au service d'étude de 1965 à 1972. Cette même année, il accédera au bureau national du CVP après un passage dans le "wonder cabinet" des CVP-Jongeren (1967-71) dont il fut le vice-président, aux côtés d'un certain Wilfried Martens, décédé en 2013.

Chef de cabinet d’éminences chrétiennes flamandes, notamment de Wilfried Martens en 1979, puis ministre des Affaires sociales et des Réformes institutionnelles de 1981 à 1988, vice-Premier et ministre des Transports de 1988 à 1992, devenu peu à peu l’homme fort de son parti, désigné informateur et faiseur du gouvernement Martens VIII pour lequel il avait demandé 100 jours au Roi. Premier ministre enfin en 1992 et 1995.

Jean-Luc Dehaene bâtit finalement une coalition "rouge-romaine" avec un programme axé sur trois priorités: l'assainissement des finances publiques, l'achèvement de la Réforme de l'Etat, et la rencontre des préoccupations de l'électeur sous la forme d'un intitulé ambitieux "le contrat avec le citoyen".

Et assainissement budgétaire, il y aura avec près de 500 milliards de francs d'économies, un record pour l'époque en Belgique. Une Belgique qui, deuxième objectif atteint, devient par ailleurs fédérale au terme d'une réforme de l'Etat qui introduit l'élection directe des membres des différentes assemblées fédérales, régionales et communautaires.

En 1993, alors que la Belgique préside l'Union européenne, Jean-Luc Dehaene se fait remarquer par ses pairs européens et le président de la Commission européenne de l'époque Jacques Delors pour la qualité de son travail.

Jean-Luc Dehaene était aussi surnommé le démineur, le plombier : c'était l’homme des missions impossibles, lors des travaux de réforme de l’Etat, lors d’interminables conclaves budgétaires visant à assainir les finances publiques. Il fonctionnait à l’usure, souvent A Val-Duchesse, loin des micros et caméras.

C'était aussi l’homme des "no comment", qui bousculait les journalistes pour passer comme un bulldozer.

Bon vivant aussi, avec quelques images du rodeo aux Etats-Unis aux tribunes du stade du club de Bruges dont il était avec son inséparable épouse Celie un fan inconditionnel.

Ils s'étaient mariés en 1965 et avaient 4 enfants. Son fils Tom est aussi en politique. Entretemps, il était aussi grand-père de 10 petits-enfants.

Des années qui ont marqué un tournant en Belgique

Les années Dehaene, c’est l’affaire Agusta, la mort du roi Baudouin - c’est lui qui presse notamment Albert de monter sur le trône -, la réforme de l’Etat avec les accords de la Saint-Michel, l’assainissement des finances publiques, l’entrée de la Belgique dans l’euro, l’affaire Dutroux dont il ne prit conscience vraiment qu’après la marche blanche. Avant qu’il ne jette les bases d’un centre international pour les enfants disparus.

"Le plus difficile c'est certainement la période du meurtre des enfants par Dutroux et l'émotionnalité qu'il a fallu gérer et ou vous ne pouviez pas être émotionnel vous-mêmes parce qu vous deviez trouver une issue dans l'ensemble", confiait-il.

Et puis en 1999 l’affaire de la dioxine qui jette le CVP dans l’opposition malgré ses 600 000 voix de préférence.

Reconversion à l'Europe et dans les affaires

Ecarté du pouvoir au profit d'une majorité arc-en-ciel (libéraux, socialistes et écologistes), Jean-Luc Dehaene se reconvertit dans les affaires en devenant administrateur de plusieurs grandes entreprises.

Il avait raté la Commission européenne en 1994, rembarré par les Britanniques, car jugé trop eurofédéraliste. La haute fonction lui file entre les doigts au profit du Luxembourgeois Jacques Santer, démocrate-chrétien comme lui.

Il devient alors député européen 650 000 voix de préférence en 2004, vice-président de la Convention sous la direction de l'ancien président français Valéry Giscard d'Estaing. Il tient à cette occasion la plume lors de la rédaction du projet de Constitution européenne, qui donnera finalement naissance au Traité de Lisbonne.

Bourgmestre de Vilvorde durant 7 ans, administrateur de AB InBev, de Dexia dont il devint, en pleine débâcle, président du conseil d’administration, en tandem avec le Français Pierre Mariani, désigné CEO. Mais ce sera un échec. Affaiblie, la banque ne survivra pas à une seconde tempête, celle des dettes souveraines, deux ans plus tard. "C'était Mission impossible...", reconnaîtra-t-il à regret un peu plus tard.

Démineur désigné par le Roi encore en 2007, lui permettant de ressusciter sa méthode, son style. Mais les temps avaient changé, le monde politique aussi.

Il avait publié ses "Mémoires" en 2012 et s’était retiré de la vie politique en 2013.

Jusqu’à ce que la maladie le rattrape : au début de cette année, on lui avait diagnostiqué un cancer du pancréas. Une opération avait suivi, réussie, mais son état de santé avait décliné.

En mars, sa famille avait encore publié une photo de lui sur Twitter devant un barbecue. Début avril, il avait entamé une chimiothérapie préventive à l'UZ Brussel.

Jean-François Herbecq et Fabien Van Eeckhaut avec Belga

Regardez ci-dessus les vidéos des dernières apparitions de Jean-Luc Dehaene et ci-dessous son interview au Grand Oral.

Et aussi

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK