#Investigation: quand le complotisme s’invite en politique

La crise du coronavirus provoque une vague de contestation populaire. Certains en profitent pour récupérer les mécontents. Et espèrent, grâce à eux, pousser les portes du parlement. Enquête.

Il se surnomme lui-même Alex le Complotiste. "Quand je dis complotiste, c’est entre guillemets", précise-t-il lors de sa première rencontre avec l’équipe d'#Investigation. C’était en mars dernier, lors d’une manifestation organisée devant le siège de la RTBF. Le jeune homme de 26 ans est plutôt du genre volubile. "Beaucoup de gens m’écoutent, mais je ne vais pas dire que j’ai la plus grande notoriété de Belgique. Aujourd’hui, mes vidéos réalisent entre 25 à 30.000 vues. J’ai quand même pas mal d’impact. On me reconnait dans les lieux de manifestation".


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Ses vidéos cartonnent

Il réalise des "lives", des vidéos en direct, qu’il publie sur Facebook. Il y commente notamment l’actualité liée à la pandémie et les décisions gouvernementales. Sa communauté de fans grandit de semaine en semaine et certaines de ses vidéos atteignent les 200.000 vues. Extraits.

Enlevons donc les guillemets qui encadrent son surnom. Car "Alex" est un véritable adepte des théories du complot. Ses vidéos sont massivement "likées" et partagées dans les milieux conspirationnistes. Mais pas uniquement. Il participe également à des débats organisés par des médias "alternatifs". Et puis il y a la politique.

Naissance de nouveaux partis

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Marc Bazin (en bas, à gauche) aux côtés d’Alex le Complotiste (au centre) © Tous droits réservés

Il est l’un des membres fondateurs d’un parti politique appelé Indépendants Citoyens. Un groupe contestataire né sur les réseaux sociaux, et qui compte plus de 5000 partisans, tout de même. À sa tête, Marc Bazin, habitué de la politique locale dans le Brabant wallon. Mi-mars, il organise un grand congrès virtuel avec le mouvement flamand Virus Waanzin (NDLR : en français "Folie Virus"), dont le patron s’appelle Michaël Verstraeten, un avocat flamand. Le groupe comptabilise plus de 11.000 membres. Il s’agit d’officialiser une alliance nationale entre deux mouvements. Avec un socle commun : contester la gestion de la crise par le gouvernement belge, critiquer ses décisions et sa politique vaccinale.

On veut provoquer des élections anticipées

Notre équipe s’est invitée à la fête. L’occasion de parler ambitions politiques. Et Marc Bazin n’en manque pas. "L’objectif, c’est de provoquer des élections anticipées". Rien que ça." Si vous mettez ensemble tous les groupes qui soutiennent Virus Waanzin et Indépendants Citoyens, cela fait des centaines de milliers de soutiens". De là à s’assoir un jour sur les bancs du parlement ? "On l’espère… Sûrement, oui". Quand on vous parlait d’ambitions. Le parti refuse de se positionner sur l’échiquier politique : ni de droite, ni de gauche. "On nous demande souvent quelle est notre couleur politique. Je réponds que nous sommes transparents", poursuit Marc Bazin.

Côté pile, côté face

#Investigation a fait un peu plus que s’inviter à la fête et regarder les deux compères parler de leur programme politique. Trois heures de congrès virtuel, c’est long. Alors, en coulisse, on a discuté avec les cadres des deux groupes. Comme Sebastiaan De Coen, président de Virus Waanzin et Braem Christiaens, l’administrateur. Passages choisis.

 

On est retournés voir Marc Bazin, quelques semaines plus tard. Dans notre sacoche, les enregistrements captés lors du congrès. L’homme n’est pas surpris. "Mon équipe m’avait prévenu de ce qui avait été dit. Moi, je n’espère pas récupérer les voix du Vlaams Belang", affirme-t-il d’emblée. "Je ne partage pas ces idées".

Entre-temps, De Coene et Christiaens ont été priés de quitter Virus Waanzin. La fin des problèmes ? Peut-être pas.

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Derrière Indépendants Citoyens et Virus Waanzin : une véritable galaxie de complotistes ou de sympathisants des théories conspirationnistes © Tous droits réservés

En réalité, les deux partis Indépendants Citoyens et Virus Waanzin s’appuient sur une large base complotiste : membres fondateurs, administrateurs des groupes, électeurs potentiels,… La liste est longue. Très longue. De quoi parler de récupération politique ? Marc Bazin se défend, encore une fois. "On n’a pas surfé sur la vague du complotisme. Moi, je ne suis pas complotiste. Cela ne m’empêche pas de rester ouvert et d’écouter ce que ces gens disent".

Mais tous ne voient pas la situation du même oeil.

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Michaël Dantinne, criminologue à l’Université de Liège © Tous droits réservés

"Ces partis politiques ? Dangereux !"

L’affirmation n’émane pas de n’importe qui. Michaël Dantinne est professeur à l’Université de Liège, criminologue et expert en terrorisme et radicalisation. Il s’intéresse aussi de très près aux mouvements complotistes. "C’est le symptôme d’une société qui va mal. Que des partis puissent naitre sur une étincelle unique, voire un programme unique qui est celui de la contestation, c’est dangereux".

Entre nouveaux partis et leaders d’opinions, la crise sanitaire dévoile ses aspects les plus sombres et inattendus. "Le berceau du complotisme et des extrémismes radicaux, c’est montrer la défiance et la fracture qui existent entre l’autorité et une grosse frange de la population. C’est ce que nous vivons actuellement", conclut Michaël Dantinne.

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