Inondations: pourquoi les hélicoptères de la Défense ne sont-ils pas intervenus plus vite pour sauver les sinistrés ?

L'image est encore dans toutes les mémoires. Des dizaines de personnes réfugiées sur les toits des maisons entourées d'eau et de débris. C'était le 15 juillet au plus fort des inondations. En quelques heures, des dizaines de communes de la province de Liège se sont retrouvées prises aux pièges par les eaux. Jamais notre pays n'avait connu de telles inondations. Malgré leurs appels au secours, de nombreux riverains ont dû attendre de longues heures avant d'être évacués. Nos services de secours sont pourtant équipés. Mais cet équipement est-il suffisant ? Ou, pire, est-il parfaitement adapté pour intervenir dans pareille situation ? Nous avons mené l'enquête et donné la parole aux sinistrés, aux autorités et aux services de secours qui étaient en première ligne ce jour-là. 

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La rue Pont Walrand à Pepinster, trois mois après les inondations © Laurent Henrard
Une des nombreuses maisons devenues instables, rue Pont Walrand à Pepinster © Laurent Henrard
Des carcasses de voitures emportées par les eaux © Laurent Henrard

Entre espoir et désolation

Notre enquête commence à Pepinster. Cette commune de la province de Liège se situe au confluent de la Vesdre et de la Hoëgne. Des dizaines de maisons se sont retrouvées sous plusieurs mètres d'eau à la mi-juillet. On ne voyait d'ailleurs plus que les toits. Dans la rue Pont Walrand, le long de la Vesdre, plusieurs bâtiments, devenus instables, seront bientôt démolis. "Ce ne sera pas le cas de ma maison mais sans doute celle du voisin", nous explique Madeline Brasseur, une des habitantes de ce petit quartier habituellement paisible.  

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La maison de Madeline Brasseur, rue Pont Walrand à Pepinster © Laurent Henrard - RTBF

Cela faisait 14 ans que Madeline, son époux et leurs trois enfants vivaient ici. "Nous y étions bien et il y avait une bonne ambiance entre voisins", nous glisse-t-elle en nous emmenant dans son quartier devenu méconnaissable. Même s'il a été en partie nettoyé depuis les terribles inondations, il reste encore des débris charriés par les eaux, des carcasses de voitures, des pierres au milieu de la route. Mais le plus frappant, c'est évidemment ces dizaines de façades de maisons éventrées. "C'est toujours un choc quand je reviens ici. Les images de ce qu'on a vécu ne me quittent jamais" explique la sinistrée.

Elle nous raconte alors l'incroyable, heure par heure. "La Vesdre est sorti de son lit le mercredi 14 juillet. On ne s'inquiétait pas outre mesure car quand vous habitez près d'un cours d'eau, vous savez qu'il peut déborder". Mais rapidement, l'eau monte à une vitesse de 10 centimètres par heure. Le soir, quand la famille va se coucher, le rez-de-chaussée est sous eau. "Entre 21h30 et 2h10, le niveau n'a pas bougé. Puis d'un coup, vers 2h30 du matin le jeudi 15 juillet, l'eau commence à monter. Une après l'autre, les marches de l'escalier disparaissent. Je décide de monter au deuxième étage de la nourriture, des batteries de secours pour nos téléphones, des couvertures".  Tout va alors s'accélérer. "L'eau montait à vue d'oeil. J'ai réveillé les enfants vers 5h - 5h30. A 6h, les garages à côté de chez nous se sont effondrés. La toiture est venue percuter le haut des fenêtres de notre premier étage. La fenêtre du voisin a éclaté sous la force de l'eau. Dans la foulée, deux maisons se sont effondrées un peu plus loin avec des gens sur les toit. C'est là qu'on s'est dit qu'on devait fuir".    

La mère de famille emmène alors tout le monde sur le toit de la maison. Ils sont rejoints par d'autres voisins. Ils parcourent plusieurs toitures pour se mettre à l'abri un peu plus loin sur un autre toit moins pentu. "Au total, nous étions 19 personnes, dont une maman avec ses deux bébés". 

On a attendu les secours sur le toit de la maison pendant 11 heures

Le calvaire est loin d'être fini pour ces 19 personnes. Une longue, très longue attente, commence pour le groupe. "On a attendu les secours pendant 11 heures" nous raconte Madeline, encore émue. "Les premières heures, il y a quand même 7 personnes qui ont pu être évacuées grâce à un zodiac et grâce aux pompiers de Gand. Là, on s'est dit qu'il y avait de l'espoir. Puis le zodiac a été transpercé par une barre métallique et au moment où ils ont voulu venir rechercher nos enfants et un autre voisin, ils n'ont pas su, et ils n'ont pas eu d'autre choix que de nous abandonner parce que matériellement, ils ne pouvaient plus accéder jusqu'à nous".   

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Madeline Brasseur sur les hauteurs de Pepinster, avec au loin le toit de la maison où elle s'est réfugiée avec 18 autres personnes lors des inondations © Laurent Henrard - RTBF

Pour bien comprendre la situation, Madeline nous emmène sur les hauteurs de Pepinster. Après avoir grimpé une rue, passé une haie, nous arrivons au bord d'un ravin. En contre-bas, se trouve son quartier, ses rues, ses impasses, ses maisons, où l'eau, une fois reculée, a laissé derrière elle tout ce qu'elle a pu emporter. Bois, containers, voitures, métaux, jouets... "Tout ce quartier était rempli d'eau. Nous étions là-bas sur ce toit, et tout autour de nous, ce n'était que de l'eau et des débris. L'eau était tout près de nous, au bout de nos pieds" nous raconte Madeline. Pendant ces longues heures d'attente, elle a pris quelques photos qui laissent, aujourd'hui encore, sans voix. 

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Photo prise par Madeline Brasseur sur le toit de la maison le 15 juillet à 10h10 © Madeline Brasseur
Photo prise par Madeline Brasseur sur le toit de la maison le 15 juillet à 11h20 © Madeline Brasseur
Madeline Brasseur et ses voisins attendent les secours sur le toit de la maison © Madeline Brasseur

Finalement, au bout de 11h d'attente, le reste du groupe sera évacué. "Ce sont des civils qui sont venus nous chercher par les toits avec des pompiers" déclare Madeline. Pendant cette longue attente, y a-t-il eu à un moment le sentiment d'être abandonné ? "Oui, répond sans hésiter la mère de famille, car on ne comprenait pas pourquoi on ne venait pas nous chercher. On voyait au loin des gens chercher des solutions mais rien ne se passait. Il y avait 4 mètres d'eau sous nos pieds, la situation était très compliquée, mais je pense qu'on aurait pu nous aider" ajoute Madeline.   

Les appels à l'aide des bourgmestres

Les sinistrés n'étaient pas les seuls à attendre les secours. Les bourgmestres, eux aussi, comptaient beaucoup sur l'arrivée de moyens. En vain. Fabian Beltran est bourgmestre de Trooz, une des communes particulièrement touchées par les inondations. Le socialiste nous donne rendez-vous dans le quartier de la Fenderie, composé uniquement de logements sociaux. Une centaine de famille logeait ici avant que le quartier, entouré par la Vesdre, soit complètement sous eau. "Ici, il y avait 3 mètres d'eau à un moment donné. Il fallait franchir la Vesdre qui faisait 8 à 9 mètres de haut. Le pont s'est effondré. La route était inaccessible. Personne ne savait arriver jusqu'ici physiquement sans risquer sa vie. Les riverains se sont retrouvés coincés. Ils sont montés sur les toits et ont attendu", nous explique le bourgmestre. 

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Le quartier de la Fenderie à Trooz, après les terribles inondations © Laurent Henrard - RTBF
Aucune des maisons de ce quartier social n'a résisté au torrent © Laurent Henrard - RTBF
Trois mois après les inondations, certains riverains poursuivent les opérations de nettoyage © Laurent Henrard - RTBF

Ce jour-là, Fabien Beltran appelle la cellule de crise provinciale. "J'espérais que les hélicoptères arrivent mais on m'a dit que c'était trop dangereux. Pour les bateaux, on m'a dit qu'ils n'étaient pas assez puissants pour résister à la force du courant. Devant la dangerosité, les pompiers ont dû aussi faire marche arrière. Il a fallu attendre que l'eau redescende et que des amis des riverains arrivent avec des tracteurs, pour les sauver des toits".  

Je m'attendais à ce qu'il y ait une réaction beaucoup plus rapide des services de secours 

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Le bourgmestre de Trooz, Fabien Beltran (PS), s'interroge sur les moyens des services de secours © Laurent Henrard - RTBF

Trois mois après les inondations, le bourgmestre de Trooz s'interroge: "On pense que les services de secours sont bien équipés mais ce n'est pas vrai. En tant que bourgmestre, je découvre cela. C'est une situation que je n'ai jamais vécue. Je me rends compte maintenant de la faiblesse des moyens qu'ont l'armée, la protection civile, dans des situations comme celles-là. Maintenant, est-ce qu'il faut prévoir des situations qui sont totalement imprévisibles ? C'est le grand débat". 

Les hélicoptères de la Défense cloués au sol

Selon plusieurs sources, la Belgique ne manquerait pourtant pas de moyens pour intervenir en cas d'inondations. Qu'en est-il vraiment ? Pour le savoir, nous contactons la Défense car ses hélicoptères sont pointés du doigt. Pourquoi ne sont-ils pas intervenus dès les premières heures pour évacuer les personnes coincées sur les toits des maisons ? Mieux qu'une explication, la Défense nous propose d'assister à un exercice. Le rendez-vous est donné à la base aérienne de Coxyde, en Flandre occidentale. C'est là que se trouvent les NH90, les hélicoptères de pointe, qui interviennent dans des opérations de sauvetage et de recherche.

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Le NH90 de la Défense qui intervient dans des opérations de sauvetage et de recherche © Laurent Van de Berg - RTBF

C'est le major aviateur Steven Boxberger qui nous accueille sur le tarmac aux côtés d'un NH90 flamboyant. Cet officier commandant de la 40ème Escadrille Search and Rescue, était lui-même aux commandes du NH90 envoyé en province de Liège au plus fort des inondations. Il s'en souvient: "Le 14 juillet, on a eu l'appel d'urgence ici. On a analysé la situation. Il y avait du brouillard partout. Donc, il n'y avait pas moyen de se rendre sur place. Le deuxième jour, il y avait moyen de se rendre sur place mais le plafond nuageux était tellement bas, aux alentours de 200 pieds, qu'on a pu se prépositionner à Bierset, mais on n'a pas pu aider la population parce que ni la météo ni la morphologie du terrain s'y prêtaient".  

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Le major aviateur Steven Boxberger aux commandes du NH90 © Laurent Van de Berg - RTBF

Le pilote nous explique les difficultés de voler à basse altitude en zone urbaine. "Il y a plusieurs obstacles. Tout d'abord, les lignes à haute tension, des antennes, des grues. Quand on vole à basse altitude avec une machine comme celle-ci, qui pèse 11 tonnes et qui se déplace à une vitesse de 200 km/h, ça devient impossible" précise Steven Boxberger.

Les conditions météorologiques en province de Liège étaient extrêmes

Pour mieux comprendre, l'équipage nous propose un vol. Direction la mer pour une démonstration grandeur nature. Une fois assis dans le NH90, nos yeux sont évidemment attirés par le cockpit. Il regroupe un tas d'instruments électroniques, écrans multifonctions, radar, caméra thermique. Un bijou de technologie qui semble se piloter comme un jouet d'enfant.

Rapidement, nous approchons d'un bateau. Le but de l'opération est d'hélitreuiller l'équipage. La manoeuvre est délicate mais le pilote est habitué. "Le souffle d'air qui traverse le rotor crée des vagues, aspire également l'eau en-dessous, constitue un véritable danger pour la personne et le bateau qui se trouve en-dessous à ce moment-là. Ici, en mer, on a l'avantage d'avoir en général un bon vent, qui déplace la colonne d'air pour qu'elle ne se trouve plus verticalement en-dessous de l'hélicoptère. Tandis que sur terre, c'est assez rare d'avoir un vent assez fort. Lors des inondations, on a constaté qu'il y avait d'abord du brouillard, puis des nuages à basse altitude. Ce sont des phénomènes météorologiques qui vont de pair avec très peu de vent", explique Steven Boxberger. 

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A bord du NH90 avec l'équipage © Laurent Van de Berg - RTBF
L'opération d'hélitreuillage © Laurent Van de Berg - RTBF

La force du NH90 est de pouvoir intervenir dans des zones à risque grâce au petit diamètre de ses pales. Mais cet atout peut aussi devenir un obstacle, comme lors des inondations en province de Liège. "Le fait de devoir voler à basse altitude avec cet hélicoptère, engendre un souffle d'air très important qui peut facilement toucher à la stabilité d'une maison qui avait déjà été atteinte par les inondations. Donc c'était la chose à ne pas faire. Une autre raison, c'était le problème du débarras (entendez par là tout ce que les eaux avaient charrié) qui se trouvait un peu partout dans les rues. Le souffle pouvait transformer ce débarras en projectiles" explique le pilote.  

C'est donc seulement une fois les conditions météorologiques meilleures que le NH90 a pu intervenir dans les zones sinistrées, pour des opérations de sauvetage, de recherche des personnes disparues, ou encore pour déplacer des épaves de véhicule pour nettoyer la zone.  

Autrement dit, malgré ses nombreux atouts et sa technologie de pointe, le NH90 a dû faire face, comme l'ensemble des services de secours, à une catastrophe naturelle contre laquelle même ce bijou technologique n'a pu lutter. Comme le souligne l'officier commandant Steven Boxberger, "un hélicoptère n'est pas un couteau suisse. Chaque hélicoptère a des capacités bien spécifiques et il ne peut pas tout faire". Malheureusement, serions-nous tentés d'écrire.  

Reportage de notre 19h30 de ce jeudi 21 octobre :

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