"Il y a les moyens de repenser le système carcéral mais il faut que cela soit politiquement porteur"

Alors que les agents pénitentiaires ont rejeté massivement la proposition de leur ministre de tutelle Koen Geens, Baudouin Rémy a rassemblé sur le plateau des Décodeurs des gens de terrain pour tenter de mieux comprendre la situation telle qu'elle est vécue de l'intérieur.

Le plan de rationalisation touche aussi les familles

Premières "victimes" de la grève, les détenus. Laurence Paquet est la compagne d’un détenu de la maison d’arrêt de Ittre, et pour elle c'est intenable. "L'inquiétude prime. D’autant qu’il a fallu en 1987 qu’un détenu s’égorge pour que la situation bouge. C’est inhumain ce qui se passe, il faut trouver une solution rapidement avant que cela ne dégénère".

Quant à savoir de qui doit venir cette solution, c’est le ministre de la Justice qui est pointé du doigt. "Il a jeté de la poudre aux yeux aux gens, il n’y a rien de correct dans ses propositions. D’autant que je comprends le point de vue des gardiens, car le plan de rationalisation touche aussi les familles puisque les visites et ‘les préaux’ seraient réduits. Pour Ittre, les gardiens et les familles ont trouvé un terrain d’entente pour que les choses se passent bien. On est dans un état d’urgence".

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"Il y a les moyens de repenser le système carcéral mais il faut que cela soit politiquement porteur" © Kroll

Il y a une forme de prise d’otage des détenus

Car avec régulièrement 3 agents pour 80 détenus, la situation quotidienne en temps normal est déjà critique dans de nombreux établissements pénitentiaires. Difficile donc pour Christophe Gilles, chef de quartier de la prison de Lantin, de faire d’autres concessions: "Commençons par le début. La revendication des agents est extrêmement claire. Nous ne voulons pas de rationalisation. C’est aussi simple que cela. On veut garder le même nombre de personnes qui travaillent. Au niveau humain, on travaille déjà avec des bouts de ficelle. Et les droits des gardiens et ceux des détenus ne sont pas opposés. Malheureusement comme toutes les grèves il y a une forme de prise d’otage des détenus. Comme lorsque les bus des TEC prennent en otage les usagers. Mais c’est le seul moyen de pression dont nous disposons. D'autant que les agents et les détenus vivent 24h/24 ensemble ".

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"Il y a les moyens de repenser le système carcéral mais il faut que cela soit politiquement porteur" © Tous droits réservés

Dans ce système, les directeurs ne sont que des exécutants

Qu'ils soient gardiens, détenus ou même directeurs, tous semblent d'accord sur une chose: tout le monde y perd avec le plan de Koen Geens, comme l'explique Eric Delchevalerie, Directeur de la prison de Namur. "C’est assez rare de voir qu’un mouvement comme celui-ci fasse consensus. Les piquets hurlent qu’ils servent le droit des détenus car la rationalisation amènera à moins de services pour les détenus. On est en train de bafouer les fondements d’un système. Et dans ce système, les directeurs ne sont que des exécutants, nous n'avons pas de pouvoir décisionnel".

Le gouvernement prend la main

L’intervention du gouvernement dans ce dossier annoncée par Koens Geens sur nos antennes et prévue dans les 24 heures suffira-t-elle à débloquer une situation? Rien n’est moins sûr pour Eric Delchevalerie: "Je me demande comment ils vont s’y prendre. Effectivement Monsieur Geens nous a longuement entendu. Mais aucune piste n’a été avancée. Même si manifestement certains délégués n’ont pas bien perçu le message de leur base ou tout le moins ne l’ont pas correctement transmise à l’autorité politique".

Je félicite les détenus de tenir le coup

Pour les observateurs neutres de la situation dans les prisons, le système court à la catastrophe. Denis Bosquet est avocat et membre du comité de surveillance de la prison de Forest, et pour lui les décisions prises actuellement sont loin d'être efficientes: "Voilà 13 jours que le plus élémentaire du quotidien est privé. On pare au plus pressé. Repas servis en une seule fois, services sanitaires précaires. Comment un mouvement de grève permet que l’on enferme des gens 23h/24. Ce sont des usines à récidive. J’entends bien que le ministre doit faire des économies. Mais ne faisons pas de fausses économies car à moyen–long terme cela ne fera qu’augmenter le phénomène de récidive".

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Car la prison, point de départ théorique de la réinsertion, est aux prises avec des moyens de plus en plus réduits. À titre d’exemple, le budget alloué pour nourrir un détenu est de 3,5 euros par jour. "La privation de liberté crée des tensions. Ceci dit, dans l’état actuel des choses, ce qui fonctionne le mieux dans le cadre de l’exécution de la loi et donc du bien-être des détenus, c’est de rendre le monde " humain " aux yeux des détenus. Heureusement, les détenus font preuve d’une résilience extraordinaire, je leur tire un coup de chapeau, car si je comprends les agents, je félicite les détenus de tenir le coup", précise Eric Delchevalerie.

Il existe une différence entre le nord et le sud du point de vue des infrastructures

Concernant le fait que les prisons de Flandre ne soient pas partie prenante dans cette grève, l’explication semble aussi claire que simple: "Sans vouloir communautariser le débat, il existe une différence manifeste entre le nord et le sud du point de vue des infrastructures", souligne Eric Delchevalerie. Car depuis 2013, les fonds alloués à l’entretien des bâtiments ont été réduits. Une modification qui touche les prisons les plus vétustes, principalement localisées en Wallonie et à Bruxelles, où l’état de salubrité est d'ailleurs souvent pointé du doigt. C’est notamment le cas à Forest où certains détenus ne bénéficient pas toilette ni de lavabo en cellule. Une situation qui fait hurler Denis Bosquet: "D’autant plus qu’au même moment l’Etat paie des indemnités aux entreprises censées construire la nouvelle maxi-prison de Haren à cause de retards 'politiques'. Il y a les moyens dans ce pays de repenser la manière dont on veut appréhender certains problèmes. Il faut cependant que cela soit politiquement porteur. Il est temps de se rendre compte que le politiquement porteur n’est pas de voir à court terme mais à moyen et à long terme".

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