Il y a dix ans, Louis Michel défendait Léopold II "héros avec de l'ambition"

Il y a dix ans, Louis Michel défendait Léopold II "héros avec de l'ambition"
Il y a dix ans, Louis Michel défendait Léopold II "héros avec de l'ambition" - © ETIENNE ANSOTTE - BELGA

"Un héros avec de l’ambition pour un petit pays comme la Belgique". "Léopold II ne mérite pas de tels reproches." "un moment – et ça, on ne peut dire le contraire – la civilisation est arrivée" au Congo. Ces propos sont de Louis Michel. Ils ont dix ans et ont été tenus dans le magazine flamand P-Magazine. Des déclarations qui tranchent avec celles exprimées ce jeudi matin, sur les antennes de La Première.

Dans "Matin Première", Louis Michel (MR) a estimé que la Belgique aurait pu mettre en place depuis longtemps une commission "Vérité et réconciliation", afin de jeter un œil lucide sur la colonisation du Congo. "Il est important que l’on relise notre histoire comme elle doit être lue", dit Louis Michel mais aussi "dans l’apaisement, à l’abri de l’instrumentalisation politique et politicienne de toutes ces questions".

"Les faits vont faire apparaître", ajoute l’ancien ministre des Affaires étrangères et commissaire européen, "qu’il y a eu des exactions, qu’il y a eues des choses intolérables, des choses abominables. La colonisation n’est pas la belle histoire romancée que d’aucuns voudraient".

Un camp de travail ? Certainement pas !

Retour, donc, dix ans en arrière. Le 22 juin 2010, Louis Michel tenait un discours plus offensif et positif à l’endroit de Léopold II, artisan de la colonisation du Congo, propriété personnelle du Souverain jusqu’en 1908. A l’époque, l’interview dans P-Magazine est même reprise par l’Agence Belga.

Sur la nature du régime que Léopold II faisait régner dans sa colonie ? "C’est de la démagogie pure", répondait alors Louis Michel. "Léopold II ne mérite pas de tels reproches. Les Belges ont construit le chemin de fer, des écoles et des hôpitaux et mis en marche la croissance économique. Un camp de travail ? Certainement pas ! En ces temps-là, c’était simplement la façon de faire."

Oui, admet dans cet entretien Charles Michel, il était peut-être question de domination d’un peuple sur un autre et de choses plus atroces. "Mais à un moment – et ça, on ne peut dire le contraire – la civilisation est arrivée", répond le libéral qui ne veut pas condamner le deuxième roi des Belges à titre posthume. "Certaines choses se sont sans doute passées dans l’Etat indépendant du Congo" mais il n’est pas question de génocide. Une terminologie jugée "absolument inacceptable et inadéquate". "On se laisse facilement aller à l’exagération quand il s’agit du Congo", commente encore Louis Michel.

"Déclaration idiote", "embarrassant"

A l’époque, les propos de Louis Michel suscitent quelques réactions. Un débat s’ouvre déjà dans la société belge au sujet de la colonisation du Congo. Il faut dire également que l’interview tombe une semaine avant le 50e anniversaire de l’indépendance du pays, célébrée en présence du roi Albert II.

Dans "Het Laatste Nieuws", l’historien Mathieu Zana Etambala de l’Université de Louvain juge la déclaration de Louis Michel "tellement idiote". "Il pense que Léopold II est un héros ? Il y a aussi des gens qui pensent encore qu’Hitler est un héros", ajoute-t-il.

Dans le "Nieuwsblad", le sénateur Pol Van Den Driessche (ex-CD&V, désormais N-VA) parle de paroles "déplacées". "Bien sûr, il y a le contexte historique dans lequel tout cela s’est produit", explique-t-il. "Mais qualifier Léopold II de grand visionnaire ? Ce n’est pas possible. Ce qui s’est passé là-bas est embarrassant. Si nous prenions en compte les normes du 21e siècle, il y a de fortes chances que Léopold II comparaisse devant la Cour pénale internationale de La Haye."

Les Congolais sont souvent plus nuancés que les Belges

Dans "Métro", l’historien spécialiste du Congo David Van Reybrouck explique : "Léopold II est dans la catégorie des 'capitalistes prédateurs', qui enjambent littéralement et figurativement des tas de cadavres. Mais ne comptez pas sur moi pour affirmer que Léopold II est un génocidaire. Ce n’est tout simplement pas juste."

L’auteur du livre primé "Congo. Une histoire" enchaîne : "La colonisation n’est pas une histoire dont il y a de quoi être fier : la fierté coloniale est totalement déplacée. Il y a eu trop de misère pour cela, trop de quasi-apartheid. Mais c’est une histoire nuancée. L’équilibre de la colonisation belge doit être établi par les Congolais, ce qui est en train de se produire (NDLR : nous sommes alors en 2010). Ils sont souvent beaucoup plus nuancés que les Belges sur ce qui s’est passé. Le Congo ne nous renvoie pas à un sentiment de culpabilité."

Preuve, peut-être, dans le contexte actuel autour du démantèlement des statues de Léopold II. Récemment, une dépêche Belga expliquait le manque d’intérêt de la population locale à Kinshasa pour le débat qui agite aujourd’hui la Belgique. Rappelons qu’une statue équestre de Léopold II, haute de six mètres, se dresse dans le parc présidentiel du Mont-Ngaliema, qui surplombe le fleuve Congo.

A noter que les propos tenus en 2010 par Louis Michel sont régulièrement repris par la sphère politique, notamment par le PTB qui plaide pour une décolonisation de l’espace public, au même titre que plusieurs élus Ecolo et PS.

L’historien américain, Adam Hochschild, auteur du best-seller "Les fantômes du roi Léopold" cite le chiffre de dix millions de morts parmi la population congolaise lors de la colonisation. Mais cette estimation est régulièrement remise en question par d’autres scientifiques spécialistes de la question.

En 2005, Louis Michel assistait à l’ouverture de l’exposition phrase "La Mémoire du Congo. Le Temps colonial ", au Musée de l’Afrique centrale de Tervueren, premier événement du genre sur ce thème en Belgique. Mais à l’époque, certains s’élèvent contre le manque d’objectivité de l’exposition, comme le poète Antoine Tshitungu Kongolo dans La Libre.

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