Il y a 20 ans, Marc Dutroux s'évadait... et provoquait un séisme politique

Marc Dutroux à son arrivée au palais de justice de Neufchâteau le 20 avril 1998.
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Marc Dutroux à son arrivée au palais de justice de Neufchâteau le 20 avril 1998. - © MOSSAY 010 - BELGA

L'impensable s'est passé en début d'après-midi au palais de justice de Neufchâteau le 23 avril 1998. Venu consulter ses dossiers, Marc Dutroux profite de l'inattention de deux gendarmes pour s'évader. C'est la stupeur en Belgique. En fin d'après-midi, Marc Dutroux sera retrouvé sain et sauf et sans heurts. Et pourtant, cette évasion de quelques heures aura d'innombrables et importantes conséquences sur le plan politique, déjà le jour même.

Stefan De Clerck et Johan Vande Lanotte démissionnent

C'est au parlement que le Premier ministre, Jean-Luc Dehaene (CD&V), apprend l'évasion de Marc Dutroux. Tout s'emballe alors. Au sein du monde politique, chacun se demande ce qui va arriver. L'incroyable s'est produit. Johan Vande Lanotte (sp.a) est alors ministre de l'Intérieur. Et sa première réaction en apprenant la nouvelle est d'appeler le général Willy Deridder qui était le patron de la gendarmerie. "Je lui ai dit, il faut le retrouver vivant. Ne tirez pas sur lui. Si vous le tuez, on dira, ils ont tout couvert."

Johan Vande Lanotte décide aussi, tout de suite, de démissionner. Pour lui, son choix est inévitable et logique. "Comme ministre, on doit être le chef d'un système, d'une institution et il faut la défendre. Donc, si l'institution fait des fautes, c'est le chef qui est responsable même s'il n'a pas commis de faute." Et Johan Vande Lanotte de rajouter : "Ce n'était pas le ministre qui est responsable si un gendarme est distrait et laisse s'enfuir Dutroux. Mais si j'étais resté, mon autorité aurait été nulle." Vingt ans après, Johan Vande Lanotte signe et persiste. Il prendrait la même décision.

Stefan De Clerck (CD&V), le ministre de la Justice, prendra la même décision. Tous deux démissionnent et, pourtant, ils étaient deux hommes en vue et leur carrière débutait seulement au plus haut niveau. Ils rebondiront par la suite. Stefan De Clerck deviendra après président du CVP, qu'il transformera en CD&V, et redeviendra aussi ministre de la Justice. Johan Vande Lanotte, quant à lui, redeviendra ministre dès 99.

La réforme de la justice et surtout de la police suivra

L'opposition se tâte ce jour-là. Louis Michel, alors président du PRL, estime quant à lui que l'heure est grave et qu'il ne faut pas en profiter pour mettre à mal le gouvernement. "Je me suis tout de suite dit que ce n'était pas un événement banal. Et qu'il fallait sortir du jeu de la politique classique, majorité contre opposition. Pour moi, il y avait une responsabilité particulière à assumer et il fallait montrer que le PRL qui était dans l'opposition depuis 87 était un parti responsable. Nous devions jouer totalement et sincèrement le sens de l'État."

Louis Michel propose alors à Jean-Luc Dehaene – à la tête d'un gouvernement social-chrétien/socialiste – l'aide de l'opposition pour réformer la justice et la police. Une réforme jugée par tous indispensable après les conclusions tirées par la commission d'enquête parlementaire mise sur pied suite à l'affaire Dutroux. Les écologistes, aussi dans l'opposition, suivent. Et tout cela débouchera sur les accords de l'Octopus associant 8 partis. Après les élections de 99, les libéraux reviendront au pouvoir. Et les Verts y arriveront pour la première fois. Et dans le même temps, les sociaux-chrétiens, au pouvoir sans discontinuer depuis 1958, se retrouvent dans l'opposition.

"Une véritable révolution"

Pour la justice, le Conseil supérieur de la justice est mis sur pied. Cette instance indépendante se charge entre autre de la désignation et de la nomination des magistrats. La réforme accordera aussi plus de droits aux victimes et le tribunal d'application des peines est créé.

Du côté de la police, la gendarmerie disparaît comme la police judiciaire. À la place, une police intégrée à deux niveaux est installée avec une police locale et une police fédérale. "On savait que cette réforme allait coûter énormément. On savait aussi qu'elle serait difficile à mettre en place, politiquement et syndicalement. Pour moi, c'est une véritable révolution", commente Louis Michel. Il ajoute : "Selon moi, il y a eu un avant et un après au niveau de l'organisation de notre société suite à cette évasion de Marc Dutroux".

Johan Vande Lanotte n'utilise pas le mot révolution, mais il reconnaît que c'est un tournant. Toutefois, l'ancien ministre de l'Intérieur regrette un peu, comme il y a 20 ans, la mise en place de cette police à deux niveaux. Il aurait préféré une grande police unique. "Aujourd'hui, il y a une police locale importante et une petite police fédérale. Le poids réel de la police est dans la police locale. La police fédérale manque de vitesse et d'effectifs. Pour la venue de Trump, en juillet, 10% de tous les effectifs de la police locale doivent y aller... Ce n'est pas normal, il y a un problème."

"Dutroux s'évade, l'incroyable cavale" – Devoir d’Enquête diffusé le 28/03/2018

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