Il y a 100 ans, le suffrage universel

Albert 1er, le Roi qui a voulu le suffrage universel, devant le Parlement, à cheval, le 22 novembre 1918
4 images
Albert 1er, le Roi qui a voulu le suffrage universel, devant le Parlement, à cheval, le 22 novembre 1918 - © CegeSoma/Archives de l'Etat

Le 26 mai, nous irons tous voter pour désigner « nos » représentants à la Chambre et dans les Parlements régionaux. Enfin, tous, c’est-à-dire, les hommes et les femmes belges âgés de plus de 18 ans.

Mais ce suffrage universel n’a pas toujours été la norme en Belgique. Avant la guerre 1914-18, le suffrage est dit « plural » : tous les hommes de plus de 25 ans votent, mais, selon l’impôt qu’ils paient ou leur niveau d’étude, certains disposent de 2, voire de 3 voix. En fait, le suffrage universel en Belgique a tout juste 100 ans.

A la naissance de l’Etat belge, seuls participent au scrutin ceux qui paient un impôt suffisamment élevé : sur 4 millions de Belges, il n’y a que 40.000 votants. Pendant tout le dix-neuvième siècle, les forces les plus progressistes (élus libéraux et socialistes, rejoints par la frange démocrate-chrétienne du Parti catholique) portent la revendication du suffrage universel « pur et simple ». Le monde est agité de soubresauts sociaux. C’est l’époque de la naissance du marxisme et du syndicalisme.

Début du vingtième, d’importantes manifestations sont organisées dans différentes villes du pays, parfois avec des morts comme en 1902. De grandes grèves aussi, comme la grève générale de 1913, qui dura dix jours.

A la sortie de la guerre, le suffrage universel

Pendant la guerre 14-18, le Roi Albert 1er et son gouvernement d'union nationale (réunissant des élus catholiques, libéraux et socialistes) résistent aux coups de boutoir de l'armée allemande. Le Roi lui-même acquiert un prestige immense. Il ne s'est jamais dérobé et, contrairement à son gouvernement, ne s'est pas réfugié en France. A la sortie de la guerre, il lui apparaît impensable de refuser plus longtemps la revendication du suffrage universel.

Peu après l'armistice du 11 novembre, le Roi réunit dans une résidence de Lophem (Flandre occidentale) diverses personnalités influentes (représentants du monde économique, quelques intellectuels, membres de différents partis). Point commun : ils sont tous restés au pays pendant la guerre ... et sont progressistes. Les plus conservateurs n'ont pas été conviés.  

Le 22 novembre, la famille royale rentre à Bruxelles et le Roi se rend à la Chambre. Il y annonce la formation d'un gouvernement d'union nationale, de prochaines élections au suffrage universel pur et simple (fin du vote plural) pour tous les hommes âgés de 21 ans, la flamandisation de l'Université de Gand (qui ne verra le jour qu'en 1930), l'autorisation des coalitions d'ouvriers (le syndicalisme était illégal) et différentes mesures sociales.

L'impossibilité morale de poursuivre comme avant

Un strict respect de la Constitution aurait exigé que les élections de 1919 se fassent au suffrage censitaire, puis que les Chambres issues de cette élection revoient la Constitution pour octroyer le suffrage universel. Mais le Parlement adopte une loi (dite « de circonstance », soit qui ne sera qu'une seule fois en application) organisant immédiatement l'élection d'une Constituante au suffrage universel. C'est ce que les conservateurs (essentiellement catholiques, ainsi que quelques libéraux) ont appelé le « coup de Lophem ». Dès le 16 novembre 1919, tous les hommes belges âgés de 21 ans au moins participent au scrutin législatif.

Comme le soulève Serge Jaumain, professeur d'histoire contemporaine (Université Libre de Bruxelles) « Il aurait été difficile de priver de droit de vote un certain nombre de soldats, qui avaient entre 20 et 25 ans et avaient combattu dans les tranchées, alors que d'autres, dont certains qu'on pourrait qualifier d'usuriers de guerre, qui avaient fait des profits pendant la guerre et ne s'étaient pas battu, auraient pu voter. C'était une impossibilité morale. »

Chantal Kesteloot, cheffe de travaux au CEGES le Centre de documentation « Guerre et société » : « 1919, c'est un moment extrêmement important, c'est la concrétisation de luttes qui ont été portées depuis la fin du 19° siècle. Il y eu beaucoup de grandes manifestations en faveur du suffrage universel. A la veille de la première guerre mondiale, c'est un enjeu majeur du débat politique. Mais il va falloir attendre les circonstances troublées et complexes de la sortie de la guerre, avec des tensions sociales en 1918, pour que la décision soit prise de mettre en oeuvre ce suffrage universel masculin. »

A l'issue du scrutin de 1919, le parti catholique reste le premier parti, talonné à 3 sièges près, par les socialistes. Serge Jaumain : « Les libéraux sont loin derrière. C'est un véritable petit séisme, puisque les catholiques avaient la majorité absolue depuis 1884 à 1914. Le suffrage universel a profité aux socialistes. »

Les femmes, éligibles mais pas électrices.

La question du vote des femmes divise. Les libéraux y sont opposés, craignant l'influence du clergé, les catholiques à l'inverse soutiennent l'idée. Finalement, en 1919, seules certaines catégories de femmes pourront voter (12.000 femmes sur 2.000.000 de votants) : les héroïnes de guerre et les veuves de guerre. A noter que celles-ci perdent leur droit de vote si elles se remarient : elles portent en quelque sorte par procuration le vote de leur époux-soldat mort pendant la guerre.

Ensuite, en 1921, la Loi va permettre aux femmes (deux exceptions : les prostituées et les femmes adultères sont exclues) de voter aux élections communales et de se présenter aux législatives : elles peuvent être élues (la femme mariée doit produire une attestation de son mari, l'autorisant à se présenter) même si la plupart ne peuvent voter. On va de plus adopter une disposition qui permettra ultérieurement d'accorder le droit de vote aux femmes par une loi spéciale (avec une majorité des 2/3) sans devoir réviser la Constitution. Il faudra attendre 1948 pour que les femmes puissent inconditionnellement voter à tous les scrutins.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK