"Il faudrait réétudier le panier de la ménagère en faveur des plus faibles", selon Christine Mahy

La Belgique fait partie des pays les plus égalitaires au monde. C’est ce qui ressort d’analyses réalisées par André Decoster de la KUL. Le pays reste relativement stable dans la répartition des revenus entre les plus riches et les plus pauvres et le taux de pauvreté est lui aussi plutôt stable (environ 16% de la population belge).


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Pour réagir à cette affirmation, Christine Mahy, secrétaire générale du réseau wallon de lutte contre la pauvreté, était invitée sur les ondes de La Première mardi matin.

« On ne peut que s’en réjouir, il n’empêche que l’on ne peut pas se satisfaire des inégalités qui existent et qui restent. On doit se poser la question : 'Tiens, si on fait si bien, comment se fait-il qu’on stagne par rapport à la pauvreté depuis des années ?'. On est à 16 -17% de personnes qui sont dans la pauvreté puisqu’il n’y a rien à faire. La pauvreté c’est une conséquence des inégalités. D’autre part, on l’a dit, les chiffres sont relatifs. On ne sait pas bien mesurer les choses, mais je pense qu’on a des manières de voir qu’il y a beaucoup à faire et qu’on est quand même encore largement inégalitaire. »

Elle précise « qu’il reste encore un filet social solide en Belgique qui a permis par rapport à d’autres pays d’éviter un certain nombre de dégradations dans les ressources des ménages ».

On est dans un pays où on a encore un différentiel salarial entre hommes et femmes

« Prenons quand même des balises, je trouve, puisque les enquêtes se basent sur les salaires et le patrimoine, même si l’on sait qu’on n’a pas de chiffres suffisants en Belgique pour bien faire les choses. Mais 5 balises au niveau des salaires. La première chose est ce qu’on peut se satisfaire d’être dans un pays où on a encore 16 à 17% de la population qui a des revenus sous le seuil de pauvreté ? Seuil de pauvreté, ce n’est déjà pas le Pérou pour vivre, mais être sous le seuil de pauvreté, c’est vraiment la grande difficulté – qu’on travaille ou qu’on ne travaille pas d’ailleurs. Il y a des tas de gens qui sont pensionnés, travailleurs, chômeurs, allocataires sociaux, etc. qui vivent sous le seuil de pauvreté. Une deuxième balise au niveau salaire : on est dans un pays où on a encore un différentiel salarial entre hommes et femmes qui a une relative importance dans bien des domaines. »

Le statut cohabitant

Christine Mahy explique ensuite un troisième élément. « On est un pays qui vient d’accentuer dans les dernières années l’exclusion de droit ; le droit au chômage, le droit CPS, le droit à la maladie invalidité et donc, même si on a encore une bonne sécurité sociale, on est en train de l’affaiblir. Et affaiblir la sécurité sociale, c’est affaiblir le revenu d’une partie des ménages les plus faibles. Donc là, on n’est pas nécessairement bon. On peut prendre un quatrième élément dans notre pays qui est extrêmement inégalitaire et qui n’existe que chez nous par rapport à nos pays voisins. C’est le fameux statut cohabitant. Ce statut cohabitant qui fait diminuer drastiquement les allocations sociales pour les personnes quand elle vit sous le même toit à plusieurs. Et là, on est dans une chute de revenus absolument vertigineuse. »

Le cinquième élément, selon elle, la justice fiscale. « Comment implique-t-on la justice fiscale en Belgique en fonction du patrimoine, en fonction des revenus ? On ne globalise pas les fortunes, etc. Donc je pense qu’on doit relativiser les chiffres au regard de tout ça. »

On a besoin de salaires, de sécurité sociale et de droits accessibles

Certaines mesures politiques en Belgique ont eu des conséquences sur le terrain, avec une forte augmentation des inégalités.

« L’accès au logement est devenu de plus en plus difficile. L’accès à l’enseignement est extrêmement difficile pour des ménages. L’accès à l’alimentation. Le fait d’épargner n’est plus possible. L’accès à la santé, les reports de soins, la difficulté à se payer des lunettes, à aller vers des appareils auditifs, l’orthopédie, la mobilité, etc. Donc il faut aussi mesurer les inégalités salariales et patrimoniales au regard des droits qui sont rendus accessibles. La vie coûte plus cher pour des gens qui ont de faibles revenus chez nous alors qu’elle est bénéfique à ceux qui ont des gros revenus. Et il faudrait réétudier le panier de la ménagère en faveur des plus faibles », précise-t-elle.

Elle demande donc aux futurs gouvernants d’aller beaucoup plus loin et de prendre en compte « l’ensemble des droits de base qui permettent de mener une vie digne au regard des salaires qui sont là. On a besoin de salaires, de sécurité sociale et de droits accessibles ».

La pauvreté au quotidien

La Belgique, un pays égalitaire, mais dans lequel il reste encore beaucoup de choses à faire. « La pauvreté aujourd’hui se traduit dans la vie quotidienne des gens, par le fait notamment de devoir se priver ou s’autopriver de toute une série de besoins tels qu’un accès correct et digne à l’énergie, à l’eau, à l’alimentation. C’est devoir aller chercher des colis alimentaires, c’est se contenter d’un logement où l’énergie fuit par les fenêtres. C’est ne pas pouvoir être capable d’investir et de bénéficier des primes qui permettront de faire évoluer le logement, etc. »

« Travailler aux inégalités ce serait se poser la question en termes d’équité », insiste-t-elle. « Comment répartit-on les moyens pour que précisément ces besoins de base ne consomment pas la majorité du budget, et donc ne mettent pas les gens dans une fragilité constante qui conduisent à un flux tendu qui les fragilise et le moindre accident de la vie alors précipite dans une spirale de la pauvreté. Il y a aussi que depuis des années, dans notre pays, on a une grande pauvreté et depuis des années bien qu’on a l’air de ne pas creuser les inégalités, on ne règle pas cette grande pauvreté. Or elle n’est pas due à la responsabilité individuelle des gens. Elle est due à la manière dont on organise et on gère les richesses au profit de tous avec équité. »

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