Hervé Jamar, animal politique: portrait du nouveau ministre du Budget

Hervé Jamar: nouveau ministre du Budget
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Après sept ans d'absence, Hervé Jamar est de retour au gouvernement. En 2013, nous réalisions un portrait de celui qui devient le ministre du budget de la suédoise. Le texte est publié ci-après in extenso.

Bourgmestre à 29 ans, réélu 3 fois depuis, Hervé Jamar a bâti sa carrière sur sa capacité à entrer en relation avec les gens.

Le réseau du plus fort...

"Je vous laisse encore deux minutes pour dire tout ce que vous avez à dire, puis on vote", s’impatiente Hervé Jamar. "Je n’ai pas besoin de deux minutes, je posais juste une question", réplique Annaïg Tounquet. "Et c’était quoi, exactement ?" Rires dans la salle. L’échange se poursuit, crescendo : " Vous pourriez donner directement le subside à la salle Les Amis Réunis plutôt qu’ à la troupe des Planches à Nu. On verrait ainsi clairement à qui va l’argent, et cela permettrait de... " " Excusez-moi, interrompt le bourgmestre. Vous n’êtes pas encore présidente. " " Mais laissez-moi terminer !", s’emporte l’élue cdH. "Un peu de calme, lance le maïeur, apprenez à grandir en politique. Vous pouvez aussi venir aux commissions quand vous avez le temps. Le cdH y pratique la chaise vide, puis fait son show devant la presse. Je vous le dis aimablement. Et je vous remets à votre place très aimablement". "Je ne me sens pas remise à ma place", se défend la conseillère, qui se fera pourtant beaucoup plus discrète durant la seconde moitié du conseil communal.

Si les échanges se révèlent plus animés depuis que la nouvelle opposition cdH-Écolo est en place, il ne fait aucun doute qu’Hervé Jamar, fort de sa majorité absolue, conserve l'initiative. 1m86, légèrement voûté, cheveux blancs, accro à la cigarette (des Camel Filtre), ce gaucher de 48 ans reste le meilleur orateur autour de la table: verbe facile, sens de la répartie, traits d’humour spontanés, rien ne manque.

Réputé consensuel, l’homme sait aussi décider et imposer ses préférences. Fin avril 2013, Amélie Debroux (baby-sitter chez les Jamar, échevine de 2006 à 2009 puis secrétaire du CPAS, épouse du président de la section MR hannutoise Thomas Matelart) devient la nouvelle secrétaire communale. Ouvrir le concours au-delà du seul personnel du CPAS (secrétaire et receveur) a semblé trop risqué aux yeux de Jamar: s'il avait choisi cette option, beaucoup de niveaux I, parents de ses équipiers politiques, auraient pu postuler. Le bourgmestre a tranché, évitant du même coup une guerre intestine. Fin des débats.

Made in Jamar

Hervé Jamar arrive sur la scène politique à un moment très favorable. Son père, André, a été échevin des travaux à Hannut, conseiller provincial de nombreuses années, et sa famille n’est pas inconnue des instances supérieures du parti. À l’époque, Hervé vient d’ouvrir son cabinet d’avocat, aime s’amuser, et ne s’intéresse que modérément à la politique. Durant la mandature socialiste de 1988-94, PS et PSC ne s’entendent guère, tandis que des dissensions internes achèvent de mettre le PS hannutois au tapis.

Encouragé par son camp en manque de champions, le jeune homme s’engouffre dans la brèche et remporte l’élection. Il noue une alliance avec le PSC et, durant son premier mandat, se pose en rassembleur. Cette attitude lui permettra, dans un deuxième temps, de rallier à sa couleur plusieurs personnalités social-chrétiennes (Gaston Flaba, Gilbert Distexhe, Luc Paques) ou socialistes (Georges Mottet).

Au fil des ans, Jamar décline ce processus de phagocytose sous différentes formes – et à divers degrés. Le soir de la victoire aux communales de 2012, il propose à la socialiste Carine Renson d’entrer au collège communal (3éme échevine), permettant à celle-ci d’atteindre un de ses objectifs de campagne. Par ce geste d’ouverture, il affaiblit l’opposition locale, gagne des relais au régional (le MR est minoritaire au Parlement wallon), et place le Parti Socialiste dans une situation inconfortable – la même technique précédemment utilisée avec le cdH Benoît Cartillier, jadis nommé président du CPAS de Hannut. "Je reste fidèle à mes convictions personnelles et aux ambitions politiques de mon parti, soupire l’élue PS, mais je ne sais pas si les électeurs de la base me considèrent encore pleinement des leurs..."

Libéral centriste, souvent apprécié et respecté – même par ses adversaires – Jamar engrange les succès électoraux: 8 sièges sur 21 en 1994, 13/23 en 2000, 16/23 en 2006 (3.930 voix personnelles), avec un infléchissement à 15/25 en 2012 (3.558 voix). Depuis le début de sa carrière, il s’est présenté avec succès à 19 élections, parfois en tant qu’appui.

Franc-Maçon ? "On me l’a proposé à plusieurs reprises, mais j’estime que les pouvoirs réels doivent rester réels, et que les pouvoirs parallèles doivent cesser d’être des pouvoirs. Je refuse d’avoir un réseau occulte – aussi pacifiste soit-il."

Fin stratège, l’homme est également capable d’amitié par-delà les partis: en 2006, le PS d’Amay perd les élections, mais une éventuelle coalition PS-MR empêcherait l’écolo Jean-Michel Javaux d’accéder au mayorat. Hervé Jamar n’apprécie pas la perspective de cette alliance et le fait savoir, quitte à ce que les libéraux amaytois se retrouvent dans l’opposition. "Il a forcément pesé le pour et le contre, mais je crois qu’il y a aussi autre chose que du calcul politique", commente le journaliste Jean- Louis Tasiaux.

Tout ce qui monte...

En 2003, Louis Michel, patron du MR, cherche à boucler la formation de son équipe gouvernementale. Il téléphone en soirée au bourgmestre de Hannut – qui n’était pas son premier choix – et lui propose in extremis le poste de Secrétaire d’État adjoint au Ministre des Finances. L’intéressé n’a que quelques minutes pour décider, et accepte.

Après les élections fédérales de 2007, un nouveau gouvernement est finalement constitué début 2008. Un jeu de chaises musicales se met alors en place et Didier Reynders écarte Jamar au profit du FDF Bernard Clerfayt. Pour l’enfant de Hannut, la déception est terrible. Habituellement entouré de collaborateurs hors pair, sollicité quotidiennement par la presse nationale, Hervé Jamar quitte soudain la première division. "C’était une gifle. J’en ai bavé. Et je lui en ai voulu."

Plus tard, il fera partie des rebelles du groupe Renaissance avec Christine Defraigne, défendant Michel vis-à-vis de Reynders. "Je ne me suis jamais disputé avec quelqu’un de mon parti, explique Jamar, je discute avec tout le monde. Mais des inimitiés ont fleuri à cette époque. Progressivement, je retrouve une forme de sérénité. C’est oublié à 80 %, mais il en restera toujours quelque chose."

De retour à la commune, il réalise que de nombreux dossiers ont piétiné en son absence – un second choc qui finit de briser le conquérant. Il reprend à sa charge plusieurs dossiers échevinaux, s’épuise, et finit par s’abîmer dans une dépression. Il ne s’en relève que trois mois plus tard (juin 2008). Face au mécontentement des riverains, la manne éolienne salvatrice imaginée par le bourgmestre visionnaire se désintègre avant même de voir le jour, tandis que son plan d’aménagement du centre-ville rencontre des résistances. Contre vents et marées, il va de l’avant. Il continue de rêver à une ville régionale qui serait reconnue au même titre que Waremme ou que Huy, mais l’enthousiasme n’est plus le même. Toujours efficace, l’homme semble toutefois plus distant, moins impliqué. "Par le passé, on m’a longuement proposé le poste de vice-président du MR à la place de Willy Borsus – chose que j’ai refusée à l’époque parce que je n’étais pas encore totalement remis sur pied." Un creux de la vague qui durera trois ans.

Aujourd’hui et demain

Marqué physiquement, insomniaque, le député Jamar – qui partage son temps entre le Parlement wallon et la maison communale – semble en sursis. L'épuisement guette, et les problèmes de santé se font moins rares. Courir les fêtes et autres manifestations pour coller à l’électeur, prolonger les discussions hors session à Namur – tout cela commence à le ronger : le verre d’alcool est un ennemi silencieux, patient et traître.

Les membres du collège communal ont saisi toute l’importance de la mandature actuelle – qui, de l’aveu de l’un d’eux, risque bien d’être la dernière si rien ne change dans la conduite des affaires. La population hannutoise évolue constamment, et s’adjoindre les personnalités les plus populaires des comités de village pour récolter des voix ne peut durer qu’un temps. Le Jamar d’il y a dix ans savait plaire à tout le monde. S’il n’a toujours pas d’adversaire suffisamment charismatique pour rivaliser, il lui arrive aujourd’hui d’apparaître arrogant, désagréable, et il ne donne plus vraiment le sentiment d’écouter. Certains électeurs ne votent plus MR par adhésion, mais par défaut. Usure ?

L’intéressé reconnaît qu’il ait pu changer. "Je passe moins souvent aux fêtes de village, mais un bourgmestre ne doit pas nécessairement festoyer en permanence – sauf quand il se lance. Il y a quelques années, je travaillais davantage en surface, j’étais plus orienté public. Aujourd’hui, je suis plus méticuleux, plus exigeant, je relis deux fois tout ce que je signe. Les dossiers se complexifient, leur nombre ne cesse de croître, et toute erreur pourrait avoir des conséquences plus ou moins graves. Je suis plus un homme de dossiers qu’auparavant. Et les broutilles m’agacent vite."

Malgré les coups durs, le personnage public n’a pas quitté des yeux ses objectifs, et sa machine de communication tourne sans arrêt. Des articles sur l’homme fort de Hannut paraissent régulièrement dans la presse régionale (Sudpresse, L’Avenir Huy- Waremme), et il cherche à occuper l’espace médiatique comme une chasse gardée.

À jamais amoureux de sa terre natale, il reste cet animal électoral et politique qui connaît le calendrier et sait en jouer. Élu président de fédération du MR Huy-Waremme début 2013, il est déjà pleinement engagé dans la campagne de 2014, et Hannut lui sert clairement de tribune pour la course à venir." J’ai des intentions à la Région wallonne. Je pense que je pourrais y assumer l’un ou l’autre ministère qui serait à ma portée, conforme à mes goûts et à mes capacités."

Et à ses ambitions.

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Après avoir réalisé le meilleur score de sa circonscription aux régionales de 2014 (15 221 voix), Hervé Jamar ne sera finalement pas ministre à la Région, mais bien au Fédéral.

Stéphane Pilawski

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