Guy Spitaels: et "Dieu" marqua la politique belge de son empreinte

Guy Spitaels: et "Dieu" marqua la politique belge de son empreinte
Guy Spitaels: et "Dieu" marqua la politique belge de son empreinte - © Belga

Guy Spitaels nous a quittés cette nuit des suites d'une longue maladie. Cet ancien président du Parti socialiste qui s'était fait lui-même ministre-président wallon passe pour un des hommes les plus puissants de sa génération. Retour sur le parcours de celui qui fut "Dieu" avant de déchoir des cieux suite à l'affaire Agusta.

Il était le plus souvent surnommé "Dieu". Mais parmi les commentateurs, on le désignait aussi par le sobriquet de "Roi-Soleil" ou de "Sphynx". Quel que soit le surnom utilisé, tous attestaient de la (toute-)puissance de cet homme qui demeurera comme l’un des plus importants personnages politiques belges de la deuxième partie du vingtième siècle. "L’homme politique francophone le plus puissant de sa génération", selon Jean-François Furnémont, auteur de "Guy Spitaels, au-delà du pouvoir". Le plus puissant mais aussi celui dont la puissance fut la "plus foudroyée de l’histoire contemporaine de la Belgique", selon le même auteur.

Chronique d’une irrésistible ascension

Pourtant, a priori, rien ne prédestinait ce professeur d’économie sociale renommé et brillant, engagé dans une prometteuse carrière académique à l’ULB, à un tel parcours politique. Affilié au Parti Socialiste depuis 1961, il est remarqué par le vice-Premier ministre André Cools. Ce n’est qu’en 1972, que Guy Spitaels s’engage de plein pied en politique. Alors âgé de plus de 40 ans, il rentre par la grande porte dans le cabinet du Premier ministre Edmond Leburton. A partir de ce moment, son ascension paraît irrésistible.

Désigné sénateur du Hainaut dès 1974, le scrutin communal de 1976 lui permet de s’emparer du maïorat de la ville d’Ath dès mars 1977. Il ne quittera plus cette écharpe pendant les 20 années suivantes.  Il est ensuite nommé ministre de l’Emploi, un poste à la tête duquel il réussit notamment à arracher un accord pour réduire le temps de travail légal à 38h semaine.

En tant que vice-Premier ministre, il négocie, en 1980, les lois d’application de l’article 107 quater qui doivent permettre la création de la Région wallonne. Il s’agit là de l’aboutissement d’une des revendications principales du Mouvement populaire wallon d’André Renard auquel Guy Spitaels s’était affilié dès 1961, en même temps qu’il avait adhéré au parti socialiste belge.

La présidence du PS et le scrutin historique de 1987

Un PS dont il devient le président, en 1981. Il succède alors à ce poste au charismatique André Cools, son ami et mentor politique, dans une atmosphère de régicide. Il va y imposer sa ligne, celle du "socialisme du possible", une version plus pragmatique qu’utopiste d’un socialisme "généreux mais responsable", inspirée du mitterrandisme. Il imprègne également une ligne résolument fédéraliste au parti. Ce positionnement pour plus d’autonomie de la Wallonie au sein de l’Etat lui permettra d’accueillir au PS des fers de lance du mouvement wallon comme les frères Happart et ainsi de phagocyter ce mouvement.

Il dirige alors un parti en pleine traversée du désert. Il le mènera tout au long de cette longue cure d’opposition jusqu’aux législatives de 1987. Ce scrutin va consacrer sa toute-puissance puisque sous sa houlette, le parti socialiste remporte 43% des suffrages francophones. "Des voix obtenues en Wallonie et à Bruxelles (…) après que le PS de Guy Spitaels eût capitalisé et fédéré les revendications économiques et régionalistes de francophones à la fois éreintés par sept années d’austérité et désireux de renforcer l’autonomie de la Wallonie et de doter Bruxelles d’institutions régionales propres ", analyse la Revue Nouvelle.

"Dieu" se place lui-même à la tête de la Wallonie

Le PS fait donc son grand retour au gouvernement (et n’a d’ailleurs plus quitté la majorité fédérale depuis). C’est aussi dans une position de force sans précédent que le président du PS s’avance vers les négociations de la réforme constitutionnelle de 1988-89. Réforme qui sera synonyme de matérialisation de la Région bruxelloise, dans les textes et les faits.

A l’aube des années 90, Guy Spitaels est pour beaucoup l’homme politique le plus puissant du pays. Mais plutôt que d’un destin de ministre fédéral, "Dieu" choisit de se désigner lui-même ministre-président de la Région wallonne en 1992 donnant encore plus de corps au projet fédéraliste dont il a imprégné le parti à la rose.

Mais c’est alors qu’il est au faîte de sa puissance que l’affaire Agusta vient le foudroyer en plein vol.

L’affaire Agusta et la fin d’une ère

L’affaire Agusta-Dassaut, que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, est sans doute la plus retentissante affaire de corruption qui ait jamais éclaté en Belgique. Elle est liée à l'achat, en 1988, par la Défense, d'hélicoptères de combat de la firme Agusta.

Guy Spitaels est emporté par cette affaire où est révélé un financement occulte du parti socialiste. Dès 1994, le Sénat vote la levée de son immunité. C’est le début de la fin.

Pendant quatre ans, ce scandale occupera l’espace médiatique en long et en large.

Au bout du compte, en 1998, Guy Spitaels sera condamné par la Cour de Cassation à deux ans de prison avec sursis et à cinq ans d’inéligibilité pour corruption passive. "Le Spit" est alors âgé de 67 ans. Cette décision est synonyme de rideau sur sa carrière politique.

Toutefois, à défaut de mandat, il maintiendra un fort potentiel d’influence au sein du PS comme en attestera une sortie médiatique de juin 2007. Suite aux résultats des socialistes aux élections, il invite Elio Di Rupo à choisir entre les postes de président du parti et de ministre-président wallon que ce dernier occupe simultanément. Le soir même, Elio Di Rupo annonce qu’il remettra son mandat de ministre-président à disposition dès lors que les militants socialistes le rééliraient à la présidence du parti. 

Devant le tollé provoqué au boulevard de l’Empereur par cette sortie, Guy Spitaels promet de ne plus commenter l'actualité politique belge dans les médias.

Il tint promesse jusqu’au 10 septembre 2011, jour où le quotidien Le Soir publie un entretien avec celui qui est devenu octogénaire. Il y fait part de son opinion concernant la longue crise politique traversée par la Belgique. "Je ne sais pas, mais il n'y a aucune solution dans le fait de céder toujours. Vivre ensemble oui, mais avec des efforts des deux côtés", y déclare-t-il notamment, jugeant l’attitude des francophones trop timorée.

"Je ne m'investis plus affectivement, depuis longtemps, dans la Belgique", y concède-t-il encore. "J'ai essayé de servir le pays comme vice-Premier. Mais y suis-je affectivement attaché? Je ne cherche pas de subterfuge mais ma réponse est non".

Retour à l’académique

Retiré de la vie politique, le Athois redevient un auteur prolifique de livres sur la géopolitique internationale qu’il faire suivre par des conférences très prisées des initiés. En moins de dix ans il publie une demi-douzaine d'ouvrages. Parmi ceux-ci, "L’improbable équilibre: géopolitique du désordre mondial" avec Jean-François Kahn (2003), "La triple insurrection islamiste" (2005), "Chine-Usa : la guerre aura-t-elle lieu ?" (2007) et "Obama président : la méprise" (2008). "Chroniques impies : défaillances du multilatéralisme et retour des grands Etats", paru en 2010, restera sa dernière production livresque.

Guy Spitaels était âgé de 80 ans.

Julien Vlassenbroek

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