Guy Haarscher: "L'antisémitisme se nourrit du complotisme"

C'était le 24 mai 2014, il y a un peu plus de quatre ans. Il est 15h27, un homme se rend au Musée juif de Belgique, dans le quartier du Sablon à Bruxelles, et abat quatre personnes à l'arme à feu : un couple de touristes israéliens et deux employés du musée.

Six jours plus tard, un homme est arrêté à la gare autoroutière de Marseille, un sac rempli d'armes et de munitions. Cet homme c'est Mehdi Nemmouche, principal suspect de l'attentat du Musée juif. Son procès débute sous haute surveillance aujourd'hui à Bruxelles. Quatre ans plus tard, la communauté juive est-elle toujours une cible ? L'antisémitisme a-t-il repris de la vigueur dans notre société ?

Guy Haarscher, philosophe et professeur émérite à l'ULB, en parlait dans Jour Première et réagissait à cette vidéo filmée fin août dans le stade de football du Club de Bruges qui venait de battre Anderlecht, et où des supporters se vantaient de "brûler les juifs", parce que "les juifs, ça brûle mieux". "Ici on n'est pas dans le déguisement et dans l'utilisation de mots plus politiquement corrects, c'est véritablement non seulement une attaque directe contre les Juifs, mais en plus une allusion un peu triomphaliste à la Shoah. C'est totalement inadmissible !"

Comment traiter ces faits ? "Les démocraties libérales doivent faire montre d'une fermeté tout à fait nette. Maintenant, comment on en arrive là  ? C'est ça le problème aussi. Une des grandes difficultés auxquelles on est confronté aujourd'hui, c'est que je ne dirais pas qu'il y a de l'antisémitisme dans la majorité de la population, mais à deux niveaux, sur les deux marges de la société, vous avez effectivement une montée de l'antisémitisme."

Et d'évoquer d'un côté cet antisémitisme qui existe dans une partie du monde musulman, alimenté par le conflit israélo-palestinien, et qui développe "une conception complètement mythique du Juif et de sa responsabilité", alors qu'"il y a beaucoup d'opposants au gouvernement Netanyahou. Mais même si on est pour le gouvernement Netanyahou, ce n'est pas pour ça qu'il faut vous tuer C'est absurde d'importer un conflit comme ça et de le mystifier dans une sorte de démonisation du Juif. Et on arrive à des choses comme l'attentat de l'Hyper Casher après l'attentat de Charlie. C'était pareil, on entre dans un magasin juif et on tue des gens un peu au hasard. Le problème c'est que l'antisémitisme est aussi alimenté traditionnellement par l'extrême droite, qui était dans une niche très limitée, et qui commence à avoir une influence sur des pouvoirs en place. Elle est au pouvoir en Autriche, elle est au pouvoir en Hongrie, en Pologne et en Italie aussi". 

Même chez les gilets jaunes

Au point que l'on retrouve aujourd'hui ces attaques antisémites chez certains gilets jaunes, "avec notamment une vieille image qui revient et des vidéos qui circulent, dans lesquelles Macron n'est au fond qu'une marionnette, et derrière il y a les Juifs qui dominent le monde et qui sont les grands ennemis, la finance, etc." 

Et donc, pour Guy Haarscher, on peut lier la montée, ou en tout cas la présence, de l'antisémitisme aujourd'hui avec la montée  des fake news, du complotisme, de ce qu'on appelle la postvérité : "L'antisémitisme a toujours été lié à une idée de complotisme, comme ce faux Russe du début du siècle avec Les Protocoles des Sages de Sion, une prétendue réunion de leaders juifs qui voulaient dominer le monde. Évidemment que tout ça fonctionne au complotisme, c'est-à-dire qu'on imagine un complot et on imagine des gens qui tirent les ficelles derrière. Mais Internet, et en particulier les réseaux sociaux, rendent possibles les fameuses fake news, c'est-à-dire de répandre de fausses informations qui ont l'air de bonnes informations. Et comme on les fait circuler dans toutes les directions possibles et de façon très efficace, les gens prennent ça pour la réalité.

Et donc, ils croient qu'ils s'informent, ils sont matraqués par toute cette désinformation et c'est d'ailleurs très caractéristique dans le mouvement des gilets jaunes. Marine Le Pen peut rester un peu en arrière, l'extrême droite qui est très forte sur les réseaux sociaux fonctionne toute seule et fonctionne pour elle. La pire des choses, c'est qu'on sait très bien que, que ce soient les gilets jaunes ou que ce soient les Palestiniens de l'autre côté, ils ont des causes qui sont des causes tout à fait justes et tout à fait légitimes. Mais elles sont complètement polluées et au lieu de s'attaquer aux responsables réels, on s'attaque à des responsables fantasmés dans le complotisme."

Les Juifs ont donc des raisons de se sentir menacés : "Je pense que les Juifs sont globalement bien installés dans les démocraties occidentales, mais qu'en même temps, étant donné tous ces courants-là, les écoles juives doivent être sécurisées, les synagogues peuvent être attaquées, il y a une ambiance qui est une ambiance délicate, délétère et il y a vraiment un travail d'enseignement à faire".

On sait en effet qu'une fake news met très peu de temps à se propager, mais que ça prend beaucoup plus de temps à la déconstruire : "C'est extrêmement difficile parce que les gens se méfient. Qui peut contrer les fake news ? Les médias. Mais comme les médias suscitent une sorte de méfiance, les gens se replient sur leur niche et ils ont là des fausses informations, et l'idée que ces fausses informations puissent être à un moment vérifiées, ça ne marche pas dans la mesure où ils se méfient, où ils attaquent même les journalistes. Donc, il y a quelque chose comme un renfermement sur soi qui est très dangereux et qui alimente le complotisme".

 

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