"Grosse pute", "Dégénérée": témoignage de Marie Peltier, harcelée sur les réseaux sociaux

En cette journée internationale des droits des femmes, force est de constater que les femmes sont encore trop souvent victimes de harcèlement. Marie Peltier est une essayiste belge. Elle travaille sur les questions du complotisme et de la Syrie notamment. Elle est également enseignante en histoire à l'Institut supérieur de pédagogie Galilée à Bruxelles. Elle est régulièrement victime de cyber-harcèlement, principalement sur Twitter. Malgré les insultes et les pressions, elle fait le choix de continue son travail. Elle nous explique pourquoi.  

Témoignage

Dans quelles circonstances êtes-vous cyber-harcelée?

"Je suis souvent harcelée par l’extrême-droite par rapport aux questions sur lesquelles je travaille: le complotisme et la Syrie. Evidemment, ce sont des sujets sur lesquels j’ai de grands désaccords idéologiques avec l’extrême-droite. Et comme je suis une femme, je suis souvent attaquée sur le net avec un angle sexiste et menaçant: des attaques sur mon physique, sur ma santé mentale, sur ma vie affective et sexuelle, etc. Parfois les attaques prennent plus d’ampleur. En 2016, au moment de la chute d’Alep, j’ai été attaquée massivement par des hommes d’extrême-droite.  

J’ai été aussi attaquée l’année passée par une maison d’édition d’extrême-droite française que j’avais dénoncée avec d’autres personnes. Et puis plus récemment cette année j’ai été attaquée sur Twitter parce que je m’étais exprimée sur le harcèlement de rue. J’avais tenu un propos qui n’était pas directement lié à mon travail, mais qui était purement féministe. Ça a déclenché une véritable 'tempête de merde' comme on peut le dire: des milliers et des milliers d’attaques et d’insultes sexistes pour la plupart." 

A la base, ce sont presque toujours des raids numériques lancés par l’extrême-droite et par les réseaux masculinistes particulièrement

Ces insultes et ces attaques, vous savez de qui elles viennent ? Les personnes derrière ces attaques sont identifiables?

"Comme je travaille sur les questions d’information et de désinformation, j’ai des outils de recherche. Avec d’autres personnes, on a collecté des données pour essayer de remonter l’information afin d’essayer de savoir qui avait attaqué. A la base, ce sont presque toujours des raids numériques lancés par l’extrême-droite et par les réseaux masculinistes particulièrement: c’est une extrême-droite qui s’exprime beaucoup contre les féministes. Dans mon cas par exemple, ce sont eux qui ont lancé l’angle 'tu es moche, tu es laide'. C’était leur angle privilégié (...)

Ce qui est intéressant dans le cyber-harcèlement, c’est que c’est initié par des groupes extrémistes, puis ensuite c’est repris plus largement dans le débat public. C’est repris par des gens qui n’ont certes pas de sympathie pour les féministes, mais qu’on ne peut pas non plus qualifier d’extrême-droite. Malheureusement ces personnes reprennent l’argumentaire et les informations de l’extrême-droite. C’est inquiétant car on voit dans ce genre d'épisode qu’il y a une porosité entre les sphères d’extrême-droite et les sphères politiques dites normales."

Ce sont donc des comptes cachés qui vous attaquent?

"Ce sont souvent des comptes sous pseudo qui lancent d'abord les attaques, et dont on pourrait demander l'identité à Twitter . Mais c’est une question encore très sensible. Ensuite, quand l’attaque est lancée, des personnalités publiques ne se gênent pas pour reprendre ces informations d’extrême-droite et attaquer sous le même angle. Cela m'a beaucoup frappée dans ce qui m’est arrivé."

Des gens passent des heures sur ma page Wikipedia à essayer de discréditer mon parcours professionnel. Moi, je sais qu’il n’y a rien de faux, donc je suis tranquille.

Donc vous exprimez des opinions, mais ce qu’on vous répond n’a rien à voir avec des opinions. Comment les attaques se manifestent-elles ?

"Ce sont des attaques qui visent d'abord à humilier. Humilier sur le physique par exemple: 'Tu ne t’es pas regardée ma pauvre fille. Tu es moche, tu es vieille'. C’est donc un discrédit sur les atouts de la femme, sur ce qui est supposé être les atouts de la femme.

Le thème de la santé mentale, c’est aussi très caractéristique des attaques sexistes: faire passer les femmes pour des hystériques qui ne savent pas garder leur sang-froid. Moi en l’occurrence, j'avais raconté sur Twitter un épisode de harcèlement de rue ou je disais à un homme 'va te faire foutre'. Forcément, c’était facile de me faire passer pour une fille hystérique qui ne sait pas gérer ses émotions. Beaucoup se sont servis de cela. I

l y a aussi le registre du discrédit: faire passer la femme attaquée pour une incompétente. 'Tout ce que tu dis ne vaut rien, tu n’as pas de compétence'. Par exemple il y a des personnes qui me harcèlent depuis des années en disant – et c’est faux -  que je n'enseigne pas dans l’école où je prétends enseigner, que je mens sur mes diplômes et sur mon emploi.

Des gens passent des heures sur ma page Wikipedia à essayer de discréditer mon parcours professionnel. Moi, je sais qu’il n’y a rien de faux, donc je suis tranquille. Mais des personnes ont déjà contacté ma direction pour avoir confirmation d'informations." 

Jusqu'où vont ces attaques à votre encontre? Pouvez-vous nous lire des exemples sur Twitter?

"Ce n'est pas d'un grand niveau: 'Ok la malade mentale bourgeoise', typique des attaques sur la santé mentale. 'Allez ta gueule sale conne, va pleurer dans ton coin et ne nous casse pas les couilles avec ta philosophie de chienne battue'. C'est un registre courant: me faire passer pour quelqu'un qui me victimise et m'humilier à ce titre là (...) Ce sont beaucoup des 'grosse pute', 'grosse connasse'. Ou encore: 'tu dis merci et tu fermes ta gueule sale pute'. '

Vieille putain dégénérée': le mot 'dégénéré' revient souvent dans la bouche des membres de l'extrême-droite et des fascistes évidemment. Cela fait écho à des choses que l'on a connues historiquement hélas. Et c'est aussi un écho à la santé mentale (...)

'Déjà une connasse dont le premier mot de son profil ne mérite que le mépris, même s'il faut d'ordinaire l'économiser': ce qui est intéressant, c'est que beaucoup de twittos m'ont attaquée sur le fait que je me donne le titre d'autrice sur mon profil Twitter. C'est un choix que j'ai fait il y a quelques mois. C'est un choix féministe et politique parce que des groupes féministes se sont battus pour qu'il y ait un équivalent d'auteur au niveau féminin (...) Par militantisme, j'ai ajouté 'autrice'. Du coup, j'ai reçu beaucoup d'attaques là-dessus. C'est très révélateur, parce que c'est m'attaquer sur mon féminisme en l'occurrence." 

Je sais qu’à la base de tout mon travail et de tout mon engagement, il y a la défense des personnes. C’est très important. Et c’est aussi pour cela que je n’hésite pas à donner de ma personne.

D’autres femmes auraient renoncé depuis longtemps. Vous continuez, vous maintenez le cap ?

"Oui car mon travail est politique. Je ne le fais pas pour ma personne. Je travaille sur des questions ingrates: le complotisme et la Syrie. Donc il vaut mieux ne pas attendre beaucoup de reconnaissance. Ce sont des questions clivantes, pas très sexy. Il faut le faire par conviction et je le fais par conviction.

En ce sens, le féminisme fait partie d’un combat plus global. Je ne détache pas le féminisme de mes autres engagements. Je pense que c’est un travers de certains féminismes: faire du féminisme la lecture exclusive de tout. En fait, le féminisme est une réponse à une des oppressions qui fait partie d’une société où il y a de multiples oppressions. C’est une oppression très forte.

C’est une des principales oppressions, je le sens tout le temps. Mais je pense que c’est important d’en profiter pour rappeler les autres oppressions inacceptables, comme par exemple les dictatures. Pour moi, c’est la même logique de domination."

Comment vous faites pour tenir le coup ?

"Je suis bien entourée, et c’est très important. Je me cultive beaucoup politiquement. Je m’intéresse à ce qui se dit et se fait ailleurs, comme dans les pays anglo-saxons par exemple. Je lis aussi des choses qui n’ont rien à voir avec toutes ces questions. Et ce qui m’aide à tenir le coup, encore une fois, c'est que je sais pourquoi je fais les choses. La Syrie est mon moteur.

J’ai un moteur humain, je ne suis pas dans quelque chose de désincarné. Je ne me bats pour des idées. Je sais qu’à la base de tout mon travail et de tout mon engagement, il y a la défense des personnes. C’est très important. Et c’est aussi pour cela que je n’hésite pas à donner de ma personne. Je pense qu’il est très important de ré-humaniser les choses à l’heure actuelle. On est dans un débat public très déshumanisé et cela fait beaucoup de mal je trouve."