Grève de la faim des sans-papiers : "On assiste vraiment à un dialogue de sourds"

Depuis plus de 50 jours, environ 450 personnes mènent une grève de la faim sur les sites de l’ULB, de la VUB et dans l’église du Béguinage à Bruxelles. Ces sans-papiers aspirent à une régularisation collective. Mais après déjà sept semaines, les négociations restent au point mort.

Le désespoir, l’anxiété, la dépression. Tels sont les mots choisis par Ahmed, porte-parole du mouvement. Lui aussi est sans-papiers, et lui aussi fait la grève de la faim. Il a beaucoup maigri, il se déplace lentement et parle doucement, en reprenant son souffle.


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Il décrit une situation très difficile à l’intérieur de l’église du Béguignage. "Je crains que cette grève n’ait des conséquences potentiellement irréversibles et irrémédiables pour leur santé", nous explique-t-il.
 
Si les grévistes se sont enfermés, c’est pour manifester leur mécontentement. "C’est un signe envoyé au secrétaire d’État, un signe de colère, un signe de désespoir, parce que les grévistes étaient hystérisés par ces déclarations morbides et sont actuellement en état d’agonie." Par ailleurs, vu leur état de faiblesse extrême, les sans-papiers ne préfèrent pas être dérangés sans arrêt par la presse.

Malgré la grève de la faim, les discussions entre les grévistes et les autorités ne donnent aucune piste concrète. "Les sans-papiers ont montré leur accord pour entrer dans une démarche individuelle, et donc pour s’éloigner d’une démarche collective.", explique Societa Ngo, la directrice générale du Ciré (Coordination et Initiatives pour réfugiés et étrangers).

"Mais les autorités restent complètement sourdes à la possibilité que les sans-papiers aient confiance dans la procédure qui leur soit proposée. Donc, aujourd’hui, oui, malheureusement, c’est au point mort."

Quelles conditions ?

Pourtant, Societa Ngo l’affirme, la seule condition à la fin de la grève de la faim, "c’est l’application de la loi". Puisque la loi ne prévoit pas de solution pour les travailleurs et travailleuses sans-papiers, et vu l’état de santé actuel des grévistes, la directrice générale du Ciré fait référence à des demandes introduites sur base médicale. Des titres de séjour temporaires pourraient être délivrés, le temps d’examiner la procédure.

On assiste vraiment à un dialogue de sourds

Mais le secrétaire d’État en charge du dossier, Sammy Mahdi, reste inflexible. "Accorder un permis court de séjour à tous les grévistes de la faim n’est pas souhaitable. Quelques mois plus tard, ces mêmes sans-papiers seront à nouveau en séjour irrégulier. Les grévistes de la faim ont eux-mêmes indiqué qu’ils ne souhaitaient pas un titre de séjour temporaire, mais permanent et collectif pour tous les sans-papiers", déclarait-il mardi soir.

A ces propos, Société Ngo rétorque : "ce que nous proposons au moins, c’est que ces personnes soient protégées au niveau de leur état de santé, qu’elles puissent sortir de cette grève de la faim et s’articuler vers le marché du travail. Mais aujourd’hui, le secrétaire d’État bloque aussi l’accès au marché du travail pour ces personnes sans-papiers. C’est donc un petit peu facile. On assiste vraiment à un dialogue de sourds."

Séjour temporaire

Des titres de séjour temporaires sont-ils suffisants pour que les sans-papiers mettent fin à leur grève ? D’après elle, la réponse est oui. Mais Societa Ngo insiste : "attention, ce n’est pas un geste. C’est la loi qui le prévoit".

"Ce séjour temporaire de quelques mois permettrait simplement aux personnes de se reposer, mais aussi de regarder la situation avec leur employeur, qui se fait pour l’instant dans le cadre d’un travail au noir, et voir si cet employeur est prêt à faire les démarches officielles."


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Mais aujourd’hui, le bras de fer continue. Et à mesure que les jours passent, la directrice générale du Ciré redoute le pire. "Quelqu’un cédera à un moment, mais on sait pas quel côté. Ils disent eux-mêmes aujourd’hui qu’il vaut mieux mettre réellement leur vie en danger plutôt que de continuer à vivre en ne respirant qu’à moitié. On assiste donc à une détresse qui grandit et on espère que ce ne sera pas plus dramatique."

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© Belga

Le Béguinage, lieu symbolique

Ce n’est pas la première fois que des actions sont menées dans l’église du Béguinage. Des grèves de la faim, la paroisse en a connu un certain nombre. Peu à peu, le quartier autour de l’église est devenu une sorte de symbole dans le combat des sans-papiers.

Il faut dire que l’église se trouve non loin de ce qu’on appelle Le Petit-Château, c’est-à-dire le centre d’arrivée des demandeurs d’asile en Belgique. "Le Petit-Château, c’est un bâtiment pour les demandeurs d’asile. Les premières années, il n’y avait même pas 10% qui étaient reconnus. C’est pour ça que ce quartier était plein de sans-papiers. C’était une fabrique de sans-papiers, et c’est comme ça que ça a commencé et qu’on s’est battus avec eux.", explique le père Daniel Alliët, le responsable de la paroisse.


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Des sans-papiers, le père Daniel Alliët en a aidé. Il est arrivé dans le quartier dans les années 80, avec pour ambition d’aider les plus démunis. Il s’est alors dirigé vers l’église du Béguinage, déjà connue pour ses prises de position à l’époque. "Avant, il y avait déjà une tradition dans l’église, il y avait une occupation de 24 heures pour les sans-abri, pour les femmes et aussi pour les Kurdes. Il y avait donc cette tradition d’ouverture de l’église pour ces gens-là."

En faisant le total de ces 23 dernières années, le père Daniel Alliët dénombre sept ans d’occupation cumulés pour l’église du Béguinage. Il a quant à lui connu quatre grèves de la faim.

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