Gratuité des transports publics: vraie ou fausse bonne idée?

Cela fait partie des slogans entendus dans la rue lors des manifestations citoyennes ou les défilés de jeunes le jeudi en faveur du climat : pourquoi ne pas tenter la gratuité des transports publics ? De quoi rendre définitivement plus attractifs SNCB, TEC ou Stib ou autre De Lijn. Et désengorger la route. Plusieurs villes européennes s'y sont engagées, le Luxembourg récemment. Chez nous, une série de partis ont repris la proposition à leur compte : PS, PTB, CdH et Ecolo (partiellement). Sauf que tout ne serait pas si simple. 

Une mesure sociale et facile à financer

La gratuité des Transports publics, cela fait grosso modo 20 ans que l'on en parle. L'idée étant que le coût du ticket peut représenter effectivement un obstacle à l'usage même du transport en commun. Le cdH revendique la paternité d'une première proposition en 1999. Et vient d'obtenir de la région une étude d'incidence coût-bénéfices, mettant en avant les avantages y compris économiques d'un désengorgement des grandes villes. Une mesure sociale donc - l'accès pour tous - mais aussi de santé publique, de défense de l'environnement et pour la mobilité, et selon ses promoteurs facile à financer.

C'est ce qu'avance constamment le PTB; c'était au centre de son programme aux dernières élections communales en particulier à Liège et Charleroi. Le PS plaide aussi pour une gratuité totale à Bruxelles d'ici 2024, en commençant par les jeunes. Le socialiste, Lofti Mostefa, nouveau vice-président de la Stib, a évoqué la gratuité le vendredi soir et les week-ends pour les Bruxellois. Ecolo, Défi défendent, eux, une gratuité plus ciblée sur certaines catégories mais aussi un vrai déploiement de l'offre de transports publics. Le débat fait rage à tous les niveaux de pouvoir. Avec en face ceux qui estiment que c'est du "populisme", de "l'utopie". 

La gratuité : un mythe !

Mais voilà dans le même temps beaucoup d'experts estiment que cette gratuité des transports publics serait et coûteuse et contre-productive. Coûteuse car le gratuit on finit par tous le payer! La gratuité serait de toutes façons à financer par les pouvoirs publics, avec à la clé augmentation pour tous de la fiscalité ou diminution du budget consacré à d'autres politiques. Exemple côté SNCB avec François Bellot, ministre MR fédéral de la mobilité : "Les recettes par vente de tickets de la SNCB c'est 700 millions. La dotation à côté de cela de l'Etat fédéral au rail c'est 2,740 milliards d'euros par an. Ce qui revient à dire que le voyageur ne paie, ne finance la SNCB qu'à hauteur de 20% en payant son ticket. S'il y avait gratuité totale, il n'y a en fait jamais rien de gratuit dans la vie : le gratuit est un leurre. Ce n'est pas collectivement acceptable car quelqu'un paie, y compris au final celui qui ne prend pas forcément le train, et pas sûr qu'il accepte ainsi une augmentation de taxe".

Autre cas, la Stib : le trafic voyageurs rapporte 270 millions d'euros de recettes et la région bruxelloise verse déjà à la compagnie une dotation de 69 millions d'euros, de quoi couvrir déjà la gratuité jusqu'à 12 ans de ses usagers, des tarifs préférentiels étudiants ou seniors. Toute extension de gratuité serait donc à charge du budget régional que l'on sait déjà très limité... Ajoutons que les recettes permettent aussi de financer une part des investissements sur le réseau. S'en priver totalement aurait donc d'autres conséquences.  


►►► A lire aussi: STIB: le nouveau vice-président propose la gratuité du réseau en soirée et le weekend


Qui paierait ?

En cas de gratuité, la charge financière reviendrait donc certainement aux contribuables bruxellois.  Et c’est là que le bât blesse, car les Bruxellois, à comparer avec les Flamands et les Wallons, sont ceux qui disposent d’un revenu net moyen annuel le plus faible. Selon Statbel, il s’élevait à 13.980 € à Bruxelles, contre 19.102 € en Flandre et 16.787 € en Wallonie, en 2016.

Ce serait donc aux habitants les moins riches de payer pour les transports qui, au final, ne sont pas utilisés que par les Bruxellois, car c’est oublier tous les navetteurs, touristes, employés européens et autres personnes de passages dans la capitale. Environ 25% des utilisateurs ne sont pas résidents à Bruxelles.

Pas de transfert automatique voiture-train, tram, métro ou bus

"Si l'on observe les expériences dans les pays voisins ou les villes où ils ont misé sur la gratuité", poursuit François Bellot, "on observe que le transfert de voyageurs n'est pas si important que cela". La gratuité n'aurait pas en effet de réel effet sur les problèmes de mobilité, pas de transfert automatique de la voiture vers le transport public. Même avec la gratuité, la plupart des automobilistes préféreraient rester dans leur voiture. Même si au final le coût d'un transport public est moindre que celui de l'usage de la voiture. 

"Si on prend le nombre de voyageurs SNCB et le nombre de tickets-voyages vendus, le trajet en train revient à 2,80 euros en moyenne (avec des tarifs variables tarif plein, jeunes, voyageurs âgés etc). Il y a d'ailleurs sur le site d'Infrabel une option baptisée Mobipulse qui compare quotidiennement le coût du trajet par rail et en voiture, et on constate que le coût de la voiture est souvent deux, trois voie quatre fois supérieur". 

Côté Stib, autre exemple, le prix d'un abonnement mensuel revient à peu près au coût d'un plein d'essence. Ce qui veut dire que le transport public est déjà très bon marché par rapport à son coût réel et qu'a priori le poids financier est clairement en faveur du transport public, à moins de bénéficier d'une voiture de société. Autre débat...  

Au final, seuls les non-automobilistes seraient séduits par une gratuité totale : pour Stéphane Thiéry, directeur marketing au TEC, "on voit surtout les cyclistes et les piétons venir profiter de l'aubaine". Aucun impact donc sur la route et sur la pollution globale en ville notamment. C'est ce que l'on a ainsi constaté à Hasselt où l'expérience de gratuité a pris fin au bout de 16 ans : pas de diminution de la pression automobile, venue de piétons et de cyclistes, le coeur de cible n'a pas été atteint. Et autre aspect tout aussi contre-productif, cette présence-là aurait pour effet à terme de venir saturer les transports en commun, ce qui entraînerait surpopulation, inconfort et retard...

Pour Bart Jourquin, spécialiste de la Mobilité à l'UCLouvain, "Diminuer le prix du service ou le rendre gratuit génère de facto une demande induite. Donc si l'objectif est d'obtenir un basculement modal, il y aura de toute manière une demande supplémentaire, accrue, qui n'existait pas auparavant". 

Dernier constat et des sondages réguliers le prouvent : l'attente globale des voyageurs porte avant tout sur la qualité du service (fréquences, ponctualité, sécurité, propreté), plus que sur le prix. L'argument financier n'est là pas non plus premier. 

Pour un réel basculement, les experts et le ministre fédéral de la Mobilité défendent plutôt l'idée d'un péage urbain à l'entrée des grandes villes (à commencer par Bruxelles ou Anvers), une forte limitation du nombre de places de stationnement dans les centres-ville, ou une politique de plus grande flexibilité tarifaire avec des tarifs progressifs selon les revenus ou les catégories sociales (élargissement des catégories bénéficiaires, chômeurs, étudiants jusque 24 ans par ex.), tarifs progressifs aussi selon la distance domicile-travail ou selon l'horaire d'utilisation des transports en commun (réduction du coût du train dans les heures creuses, 10-15h alors qu'il reste beaucoup de monde sur les routes)... Des propositions qui reviendront sans doute dans la campagne électorale qui s'annonce. 

L’exemple du Luxembourg ?

Le Luxembourg, qui a décidé de rendre l’ensemble de ses transports en commun gratuits à partir du 1er mars 2020, est parfois mis en avant. "Une mesure sociale importante, c’est la cerise sociale sur le gâteau d’une stratégie globale", a d’ailleurs expliqué François Bausch, le ministre luxembourgeois de la Mobilité, même s’il a nuancé que "la gratuité des transports publics ne constituera pas la panacée pour faire basculer tous les usagers sur le transport public, nous le savons très bien", mais c’est une des mesures phares du gouvernement Bettel. Pourtant, même là-bas, où le réseau est plus petit et la fiscalité clairement moins lourde pour les travailleurs, la mesure ne convainc pas tout le monde.

"On dit non à la gratuité des transports parce que les conditions ne sont pas réglées pour que ça soit une histoire à succès", a pour sa part expliqué le président du principal syndicat des transports.

Donc la gratuité des transports en Belgique, ce n’est visiblement pas pour demain, et c’est  sans parler du coût qu’a généré la mise en place ces dernières années de tous les portiques de contrôle aux différentes stations de métro et de tram dans la capitale. Le retour sur investissement n’y est pas…

Extrait d'A votre avis, du 31/10/2018

Pour Stéphane Thiery, porte-parole du TEC, la gratuité des transports en commun est une "fausse bonne idée".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK