Webreportage exclusif: Grande-Synthe, "le camp de la honte"

Des tentes fragiles, exposées au vent, au froid et à la boue.
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Des tentes fragiles, exposées au vent, au froid et à la boue. - © N. Poloczek

Grande-Synthe, dans le Nord de la France. La petite ville portuaire se situe de l'autre côté de la frontière française, à moins de 20 kilomètres de La Panne. En quelques mois, cette commune de 21 000 habitants a vu se développer sur son territoire un campement de réfugiés. Ce qui n'était cet été qu'un rassemblement d'une soixantaine de tentes est devenu cet hiver ce qui s'apparente à un petit bidonville, où survivent près de 3000 réfugiés, dont des centaines d'enfants.

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Les premières toiles de tentes sont visibles dans les sous bois depuis l'autoroute. En approchant du campement, les fourgonnettes de la gendarmerie se multiplient. Une demi-douzaine de gendarmes contrôle les allers et venues dans le camp. Il faut montrer patte blanche pour y pénétrer. Les journalistes échappent à la fouille des sacs. "Bon courage!", nous lâche un gendarme après le contrôle des cartes de presse.

Dans la boue jusqu'aux chevilles

A l'intérieur du camp, tout le monde porte des bottes en caoutchouc, indispensables pour se déplacer dans les allées. La boue monte par endroit largement au dessus des chevilles. Des tranchées sont creusées pour tenter d'évacuer l'eau, et des petits tas de gravier font office de digue autour des tentes les mieux loties.

Depuis quelques jours, des bénévoles ont installé des palettes de bois pour assécher les passages les plus fréquentés.

"La gendarmerie a exceptionnellement autorisé l'entrée de matériaux pendant une journée. On a fait rentrer des palettes et des nouvelles tentes, sinon on profite de la nuit pour introduire des choses clandestinement", raconte Gavin. Par crainte de voir le camp grandir, les autorités limitent les livraisons de matériaux. Gavin est anglais comme beaucoup de volontaires dans le camp. Il consacre son énergie aux réfugiés de Grande-Synthe depuis plusieurs mois. "C'est sans doute la culpabilité d'avoir des frontières britanniques aussi hermétiques qui amène tant d'anglais à s'engager", commente Fulgence, un religieux français à la recherche d'un endroit plus ou moins sec pour une famille dont l'abri de bric et de broc s'est effondré la nuit dernière.

L'Eldorado britannique

Le camp de Grande-Synthe n'existerait effectivement pas sans l'espoir de traverser la Manche. "Tout le monde veut aller au Royaume-Uni", nous raconte Azgir, qui vient du Kurdistan irakien comme la grande majorité des réfugiés de Grande-Synthe. "On a de la famille là-bas. On va essayer de monter dans un camion. Il embarquera dans un ferry".

Le Royaume-Uni agit comme un aimant depuis plusieurs années dans la région du Nord. Grande-Synthe n'est qu'à une quarantaine de kilomètres de Calais et de sa jungle tristement célèbre.

"Calais était la zone qui centralisait l'arrivée des migrants à cause de l'Eurotunnel", constate Amine Trouvé-Bagdouche, coordinateur de la mission littoral du Nord de la France pour Médecins du Monde. "A partir du moment où on a renforcé les mesures de sécurités autour de l'Eurotunnel, et que les migrants continuent à arriver en Europe, on savait qu'ils chercheraient d'autre voies pour traverser la Manche."

Des ONG humanitaires internationales sur le sol français

L'ONG Médecins du Monde (MdM) est présente dans la région depuis de nombreuses années. MdM fait des permanences médicales dans les camps qui se sont succédés le long de la côte. Amine Trouvé-Bagdouche cherche ses mots pour décrire la situation à Grande-Synthe :

"On voit des rats morts, des enfants qui dorment dans la boue, sur des flots d'eau, ce que le maire de Grande-Synthe a nommé à juste titre le camp de la honte. C'est quand même une situation qui pose question. On est obligé de faire appel à des ONG humanitaires internationales sur le sol français, l'un des pays les plus riches du monde."

Médecins sans Frontières (MSF) est également active dans le camp. MSF offre un soutien logistique et des consultations médicales, en alternance avec MdM. Une ambulance sert de salle de consultation, une tonnelle de salle d'attente. Samuel Hanryon, attaché de presse de MSF liste les pathologies les plus souvent traitées par leurs équipes. "Les problèmes de santé sont liés aux conditions précaires de vie dans le camp : toutes les pathologies ORL, des problèmes respiratoires, des cas de galle, des cas de brûlures, des casseroles qui se renversent sur les enfants, ou des feux de bois qui enflamment les tentes".

Un iranien sort de l'ambulance de MdM avec une boîte de médicaments. "Je tousse, tout le monde tousse ici. Venez voir ma tente. Elle est étanche mais tout est humide à l'intérieur. La tente de mon voisin perce"

Une cohabitation difficile avec les bénévoles indépendants

Si le camp survit tant bien que mal, ce n'est pas uniquement grâce à ces deux ONG. L'implication de bénévoles indépendants permet notamment aux réfugiés de manger à leur faim. Au milieu du camp, une tente blanche un peu plus solide émerge entre les toiles ballotées par le vent. Elle a été construite par un belge et sert aujourd'hui de cuisine. "On prépare plus de 1500 repas par jour dans cette tente".

Simon, un volontaire suisse, touille dans une marmite immense. "C'est un plat kurde assez basique: du riz, des tomates, des oignons et des pois-chiche". Simon travaille dans les cuisines du camp depuis le mois de décembre. Il a terminé ses études et a décidé d'offrir son temps aux réfugiés. "On reçoit beaucoup en retour. On rencontre des gens. Mais c'est parfois très dur."

Le bénévole suisse évoque les conditions d'hygiène, les rats, les tensions, mais aussi les vivres et le matériel inadaptés aux besoins du camp. Les vivres proviennent d'invendus de toutes parts.

"On reçoit de tout, surtout des denrées qui prennent énormément de temps à cuire, et que les réfugiés ne connaissent pas. Il est par exemple impossible de cuire des pâtes dans de telles quantités."

Les caisses de rutabagas et de panais s'entassent dans la cuisine. Dans les allées du camp, il n'est pas rare de voir des chariots d'oignons ou de navets renversés dans la boue.

"L'aide est chaotique", admet Angélique Muller, coordinatrice de Médecins sans Frontières. "Il y a des volontaires qui viennent de partout, qui ne parlent pas la même langue, qui n'ont pas les mêmes compétences, ou pas de compétence du tout. Certains sont là pour trois mois, d'autres pour trois jours ou trois heures, sans aucune préparation. Cela crée un désordre ambiant."

Beaucoup de volontaires sont d'une efficacité redoutable. Il y a aussi des volontaires qui errent entre les tentes, perdus. Une femme anglaise impuissante regarde des volontaires s'activer. "Je suis là pour donner des cours d'anglais aux enfants." La classe n'existe pas encore.

Une paroisse gantoise est venue distribuer des invendus. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, les vivres ont disparu dans le camp. Une paroissienne témoigne, des trémolos dans la voix. "On voulait distribuer les vivres aux familles. Il n'y a que des jeunes hommes, qui ont tout pris. Les plus forts se démerdent. C'est la misère. J'avais déjà vu des reportages, mais à ce point là..."

Angélique Muller a fait de nombreuses missions à l'étranger pour MSF. La situation de Grande-Synthe est plutôt plus difficile à gérer. "C'est incomparable. A l'étranger, le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) est présent dans les camps pour coordonner les acteurs, personne ne se marche sur les pieds. Et puis à l'étranger, on a souvent un gouvernement qui est en charge de tout ça".

Des autorités absentes

"A part la gendarmerie qui nous empêche de travailler, je ne vois pas les autorités françaises."

Plusieurs volontaires font ce constat. La mairie de Grande-Synthe a alerté les autorités françaises, mais leur réponse n'est venue que très tard. La municipalité propose depuis plusieurs semaines de déménager le camp. Dans un premier temps, la préfecture a refusé, car le terrain proposé ne répondait pas aux normes de sécurité.

Une autorisation de déménagement a finalement été délivrée. MSF louera donc les terrains proposés et sécurisés par la municipalité de Grande-Synthe. L'état n'interviendra pas dans l'installation du nouveau campement.

Le gouvernement français ne veut pas en faire un camp d'état. La grande majorité des réfugiés de Grande-Synthe n'est pas enregistrée en France, puisque la plupart considère la France comme une étape sur la route du Royaume-Uni. Ces candidats à l'asile sont donc considérés comme clandestins et ne bénéficient pas du droit au logement, comme les demandeurs d'asile enregistrés.

Dans le nouveau camp, situé à 800 mètres de là, MSF montera des tentes plus solides, mieux adaptées et sur un terrain drainé. Les travaux prendront "quatre à cinq semaines", d'après la mairie de Grande-Synthe.

"C'est une amélioration", conclut Amine Trouvé-Bagdouche de Médecins du Monde. "Mais je peux déjà vous désigner plusieurs emplacements dans la région où de nouveaux campements verront le jour."

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