Gouvernement fédéral : de 2014 à 2020, le clash comme nouvelle normalité

Gouvernement fédéral : de 2014 à 2020, le clash comme nouvelle normalité
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Gouvernement fédéral : de 2014 à 2020, le clash comme nouvelle normalité - © LAURIE DIEFFEMBACQ - BELGA

Glissement de l’électorat vers la droite et l’extrême droite en Flandre, polarisation des débats au Parlement, omniprésence des réseaux sociaux, virulence de l’opposition… Et si la déclaration gouvernementale très chahutée de Charles Michel en 2014 portait en elle les germes de la situation politique d’aujourd’hui ?

Une déclaration gouvernementale sous tension

Souvenez-vous. Le 11 octobre 2014, Charles Michel prend la tête de son gouvernement tout neuf : la Suédoise allie le MR, la N-VA, le CD&V et l’Open VLD. Trois jours plus tard, c’est le moment clé de la déclaration gouvernementale. A cette occasion, c’est d’usage : le Premier ministre prend la parole pour synthétiser le programme politique du nouveau gouvernement. Le discours est suivi d’un débat puis d’un vote de confiance des parlementaires.

Mais cette année-là, la tension est à son maximum. En effet, durant les jours, voire les heures qui ont précédé cette déclaration gouvernementale, deux hommes ont alimenté la polémique.

Jan Jambon (N-VA) , tout d’abord. On apprend qu’en 2001, il s’est rendu à une réunion d’anciens collaborateurs flamands, calicots et chants de la Waffen SS en prime. Le week-end précédant la déclaration gouvernementale, il donne en outre une interview à la Libre et la DH et prononce cette petite phrase, directement épinglée : "Les gens qui ont collaboré avec les Allemands avaient leurs raisons… ". Jan Jambon tente d’apaiser les choses, publie un communiqué, mais c’est trop tard. L’opposition crie au scandale. Du côté du Premier ministre, c’est le silence radio.

Deuxième homme dans le viseur : Théo Francken (N-VA). Le nouveau secrétaire d’État à l’asile et à la migration a été aperçu à l’anniversaire de Bob Maes quelques jours auparavant. Bob Maes est un ancien collaborateur, fondateur du VMO, une milice d’extrême droit flamande créée après la seconde guerre mondiale, et ancien sénateur de la Volksunie. Le PTB pointe l’affaire et demande la démission de Théo Francken. Le PS et le sp.a se joignent au mouvement.

"Nous voulons des explications !"

Le 13 octobre, face à la Chambre, Charles Michel a donc bien du mal à se faire entendre. D’autant plus qu’en plus de cette double polémique, il ne faut pas l’oublier : la N-VA est au gouvernement fédéral pour la première fois, et les francophones sont en minorité dans cette nouvelle équipe gouvernementale… L’opposition est donc sur les dents.

Au moment où Siegfried Bracke, le nouveau président de la Chambre, annonce l’ouverture de la séance, Laurette Onkelinx (PS) prend la parole et exige des explications. S’ensuit un vaste brouhaha, les uns et les autres veulent se faire entendre : l’opposition crie au scandale, la majorité est outrée par le manque de respect à l’égard de la nouvelle équipe en place. Au milieu du chahut, Charles Michel entame sa déclaration, tant bien que mal.

"Rétrospectivement, l’attitude de Charles Michel ce jour-là, qui garde un certain calme, une forme de placidité, c’est l’attitude qu’il conservera tout au long de son mandat, donnant l’impression que tous les assauts, d’où qu’ils viennent, lui glissent dessus", analyse aujourd’hui Jean Faniel, le directeur du CRISP. "Mais il a aussi été obligé de dire plusieurs fois qu’il allait recadrer la N.VA. A chaque fois cela a été suivi de doutes, voire de railleries de l’opposition, estimant qu’il était un peu la marionnette de la N.VA, même si on imagine qu’en coulisses il devait bien s’énerver de temps en temps sur ses partenaires de coalition."

"C’était un moment important, sans nul doute. Les affaires avec les anciens collaborateurs, d’un point de vue moral, c’était très difficile à accepter pour les partis de l’opposition. Mais il y a aussi une dimension de dramatisation, des deux côtés d’ailleurs. A la fois dans le chef de l’opposition, qui va surjouer sur certains aspects, et de l’autre côté, celui du gouvernement, où l’on crie au déni de démocratie, car on ne laisse pas ce jour-là le Premier ministre s’exprimer", ajoute Jean Faniel.

Droitisation et polarisation

Ce moment de politique spectacle n’a pas été qu’un moment fort en soi. C’est aussi la vitrine de plusieurs tendances de fond qui irriguent aujourd’hui largement la politique belge.

Et pour commencer, la droitisation évidente de la politique en Flandre, alors que la Wallonie suit plutôt le chemin inverse. "On voit qu’il y a eu un déclin très fort du Vlaams Belang dans les votes après le gouvernement Di Rupo. La N.VA par contre remporte une large victoire. Alors qu’à la fin de la législature 2014-2019, le Vlaams Belang a sextuplé son nombre de représentants et la N.VA a, elle, connu une défaite", rappelle Jean Faniel. "On peut donc supposer que la N.VA, en menant une politique volontairement dure sur l’immigration et en faisant tomber le gouvernement sur une question d’immigration aussi, a pavé la voie à un rebond du Vlaams Belang. Les sorties de Théo Francken ont renforcé l’idée en Flandre qu’il y avait un gros problème avec la migration."

Autre tendance : la polarisation des positions et des débats, la sensation de clash permanent, soulignée par le directeur du CRISP sur la législature 2014-2019. "Il est logique que les tensions aient été plus importantes qu’avec des gouvernements qui gouvernent plus au centre ou sont plus consensuels. Le rapport opposition-majorité est plus violent. Ce n’est pas isolé, on a eu des épisodes semblables dans le passé", explique Jean Faniel. Cela sera encore le cas avec la Vivaldi, puisque dans l’opposition se trouvent entre autres la N-VA, le Vlaams Belang ou encore le PTB, trois partis qui n’hésiteront pas à se faire entendre.

Mais il y a une nouvelle donne depuis quelques années, et elle n’est pas négligeable : l’omniprésence des réseaux sociaux. "Les uns et les autres peuvent davantage entrer en interaction avec les citoyens, et inversement. Et ça, c’est un élément qui vient accentuer un contexte de polarisation politique bien présent. Aujourd’hui, les tensions restent vives. Et dans un tel contexte, il faut pouvoir se démarquer, se faire entendre, et exister, tout simplement."

D’où le succès du clash, de la petite phrase, ou des attaques ad nominem en ligne. Une tendance qui est loin de s’apaiser.

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