Funérailles d'Etat pour Wilfried Martens, l'ancien Premier ministre mort à 77 ans

Wilfried Martens, ancien Premier ministre, est mort à 77 ans
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Wilfried Martens, ancien Premier ministre, est mort à 77 ans - © Tous droits réservés

L'Histoire politique du pays retiendra de Wilfried Martens sa longévité à la tête du Gouvernement. Mis à part une interruption de 8 mois en 1981, il aura occupé le poste de Premier ministre pendant plus de 12 ans, d'avril 1979 (il fut alors le plus jeune Premier ministre d'Europe) à mars 1992. Wilfried Martens aura droit à des funérailles d'Etat le 19 octobre à Gand.

Le Roi, comme il est de coutume pour un ministre d'Etat, s'est recueilli sur la dépouille de l'ancien Premier ministre ce jeudi en fin d'après-midi. Par ailleurs, on a appris que Wilfried Martens beénéficierait de funérailles d'Etat le 19 octobre prochain. Un protocole particulier encadre ce type de cérémonie, où le Roi se fera représenter tandis qu'un détachement militaire lui rendra les honneurs militaires. 

Neuf gouvernements et de nombreux défis

Il aura donc mené neuf gouvernements qui auront eu à affronter restructuration de la sidérurgie, la crise des missiles, l'opposition du Roi Baudouin à la Loi sur l'avortement, les attentats des CCC ou encore le drame du Heysel.

Mais on retiendra aussi les gouvernements d'austérité Martens-Gol de 1982 à 1988 et, bien sûr, les réformes de l'Etat, notamment celle de 1980 qui consacre les régions wallonne et flamande puis la région bruxelloise en 1989 ainsi que les importants transferts de compétences aux régions et communautés.

C'est que Wilfried Martens a, en la matière, connu un parcours politique personnel qui l'a mené de l'intransigeance flamande à la défense d'un fédéralisme d'union, nettement plus modéré. Il est longtemps resté une personnalité très écoutée dans son parti le CD&V qu'il a présidé pendant les années 70 (lorsqu'il s'appelait encore le CVP).

Des études à Louvain au "wonder bureau" des jeunes CVP 

Wilfried Martens est né le 19 avril 1936 à Sleidinge, au nord de Gand, dans une famille de petits exploitants agricoles. Il est l'aîné de 7 garçons et orphelin de père dès l'âge de sept ans. Il poursuit des études secondaires et universitaires brillantes grâce à des bourses du gouvernement.

Docteur en droit, licencié en notariat et bachelier en philosophie thomiste, Wilfried Martens se distingue également, lors de son passage à Louvain, par son activité au sein de deux mouvements flamands dont il a été président: l'association des étudiants flamands (VVS) et l'association des étudiants catholiques flamands (KVHV).

Il est connu à cette époque pour son intransigeance linguistique. Longtemps, la rumeur a voulu qu'en compagnie du "Jeugdkomitee", fondé par lui, il ait investi le pavillon français lors de l'exposition universelle de 1958. Dans ses mémoires, il démentira cette version des faits, en assurant qu'à l'époque, il préparait ses examens à Louvain. Peu après, il deviendra membre dirigeant et responsable de l'information du "Vlaamse Volksbeweging" (VVB), mouvement qui organisera les deux marches flamandes sur Bruxelles, lors des mois d'octobre 1960 et 1961.

De la présidence du CVP à la tête du gouvernement

Vient ensuite la période des cabinets avec des passages successifs au sein des équipes de Pierre Harmel (1965) et Paul Vanden Boeynants (1966), tous deux Premier ministres.

Entre-temps, Wilfried Martens s'est inscrit au barreau de Gand en tant qu'avocat et au CVP en 1963 alors qu'on s'attendait à le voir entrer à la VolksUnie (VU). Cinq ans plus tard, il devient, pour 4 ans, président des CVP-Jongeren, composé à l'époque du fameux "wonder bureau", dont font, entre autres, partie Jean-Luc Dehaene et Miet Smet.

Le 4 mars 1972, après un voyage d'études au département d'Etat américain, Wilfried Martens accède, à 35 ans, à la présidence du CVP, poste qu'il conservera jusqu'en 1979.

En 1974, il entre à la Chambre des Représentants, et joue ensuite un rôle important en tant que président du CVP dans les négociations sur le pacte d'Egmont-Stuyvenberg conclu en 1978. Très controversé, ce grand accord communautaire finit par être torpillé par le premier ministre de l'époque, Léo Tindemans.

L'échec d'Egmont relègue Tindemans au second plan. Après un bref intermède assuré par Vanden Boeynants, commence la saga des gouvernements Martens. 

La saga des gouvernements Martens

Martens I entre en fonctions le 3 avril 1979 suivi, le 23 janvier 1980 de Martens II, le 18 mai 1980 de Martens III, le 22 octobre 1980 de Martens IV (avec un intermède de Mark Eyskens du 6 avril 1981 au 17 décembre 1981), le 17 décembre 1981 de Martens V, le 28 novembre 1985 de Martens VI et le 23 octobre 1987 de Martens VII...

Après une centaine de jours d'information, négociations et formation, le gouvernement Martens VIII sera mis sur pied en mai 1988, avec la complicité bien volontaire de Jean-Luc Dehaene, qualifié à l'époque de "démineur" et qui réunit la VU, les socialistes et sociaux-chrétiens flamands et francophones autour de la même table. C'est la fin des années "Martens-Gol" commencées en 1981: les libéraux sont renvoyés dans l'opposition et n'en sortiront qu'onze ans plus tard.

Capitaine dans la tempête des grandes réformes

Martens VIII explose en septembre 1991 plusieurs mois après la fin de la Guerre du Golfe sur une bombe à retardement: les licences d'exportations d'armes au Moyen-Orient. La VU quitte le gouvernement et Martens IX voit le jour sans elle pour quelques semaines. Le Premier ministre remet la démission du gouvernement au Roi le 4 octobre et le Parlement est dissous le 17 du même mois.

Du point de vue personnel cette période sera marquée, en 1983, par une opération chirurgicale au coeur de Wilfried Martens, durant laquelle Jean Gol assurera l'intérim.

Le nombre de gouvernements dirigés par Wilfried Martens témoigne de l'instabilité politique de l'époque. Les tensions communautaires sont vives et les gouvernements tombent comme la pluie. Le Pacte d'Egmont voulait régler une fois pour toutes de nombreux problèmes; son échec fera perdre de longues années à la Belgique. Un dossier parmi d'autres empoisonne le climat politique: celui des Fourons, du nom d'un petit village du Limbourg, dont la majorité des habitants réclame le retour en province de Liège. La saga de la nomination de son bourgmestre, José Happart, et la violence des affrontements qui s'y déroulent révèlent la fracture profonde entre Flamands et francophones, et en leur sein entre régionalistes et communautaristes. Sur fond de déclin industriel, la Wallonie veut prendre en mains les outils de son redressement face à une Flandre qui ne veut plus "mettre un franc flamand dans l'acier wallon". Quant à la création de la Région bruxelloise, elle "reste au frigo", comme l'improbable chaînon manquant du "107 quater" de la Constitution qui prévoit de créer trois Régions.

Les grandes réformes de l'Etat de 1988 et de 1989 donneront des réponses, au moins partielles, à ces problèmes. La stabilité (provisoire) attendra 1993, et un certain Jean-Luc Dehaene.

Austérité et "pouvoirs spéciaux"

Les années Martens sont celles de l'austérité et des "pouvoirs spéciaux" que le gouvernement s'accorde pour redresser l'économie belge. Un jeune et ambitieux ministre du Budget y gagne le surnom de "Baby Thatcher": Guy Verhofstadt. Elles sont aussi les "années de plomb": de 1983 à 1985, les Cellules Communistes Combattantes (CCC) commettent plusieurs attentats tandis que les tueurs du Brabant sèment la mort. En 1985, le drame du Heysel secoue la Belgique et la "responsabilité morale" de l'événement divise le gouvernement qui ne résistera pas à la rupture de la confiance entre les partenaires.

A l'époque, les grandes discussions politiques se déroulent dans un cadre plus discret. La presse attendra plusieurs années avant de connaître l'existence des rencontres de Poupehan, qui réunissaient les grandes figures du pilier chrétien flamand (dont le Premier ministre, le président de la banque du mouvement ouvrier chrétien, Hubert Detremmerie, le président du syndicat chrétien, Jef Houthuys, et le chef de cabinet du premier ministre, Fons Verplaetse) dans la maison de campagne de ce dernier, près de Bouillon. C'est dans ce cadre bucolique que le patron de l'ACV réclame en 1986 la fin de l'alliance avec les libéraux, symbole d'une austérité qui passe de plus en plus mal auprès des travailleurs. Martens VI tombera quelques mois plus tard, officiellement sur la question des Fourons.

Les deux dernières années de gouvernement Martens sont mouvementées. En 1990, le roi Baudouin refuse de signer la loi qui dépénalise partiellement l'avortement et plonge la monarchie dans une crise comme elle n'en avait plus connue depuis la Question royale. En 1991, l'ancien président du PS, André Cools, est assassiné. Ce crime entraînera le parti socialiste dans la tourmente des "affaires".

Lors des élections de 1991, Wilfried Martens se présente au Sénat à Bruxelles. Le monde politique belge connaît son "dimanche noir": le Vlaams Blok réussit sa première grande percée. Martens IX sera mis en place mais ne durera quelques mois. Il passe la main à Dehaene I. A sa grande surprise, le Premier ministre sortant constate que le nouveau gouvernement ne lui a réservé aucun poste. La présidence du Sénat lui échappera également. Après avoir évincé Leo Tindemans, Wilfried Martens cède la place à Jean-Luc Dehaene.

Une fin de carrière consacrée à l'Europe

Exilé de la scène nationale, l'homme à l'inébranlable "" se consacrera à l'Europe et au Parti Populaire Européen (PPE) dont il a pris la présidence en 1990. En 1994, il recueille 186 000 voix aux élections européennes et prend la présidence du groupe PPE au parlement européen. En 1998, il élargit sa formation à Silvio Berlusconi et son "Forza Italia". Un an plus tard, il quitte l'hémicycle strasbourgeois, en ayant fait du PPE le groupe politique le plus nombreux. Il est resté le président du plus grand parti européen jusqu'au début de cette semaine, moment auquel il avait délégué ce mandat à Joseph Daul.

L'ex-Premier ministre refera deux brèves incursions sur la scène belge au cours de la crise institutionnelle qui suit les élections de 2007. En décembre 2008, le roi le charge d'une mission d'exploration qui débouchera sur la désignation d'Herman Van Rompuy (CD&V) comme formateur et puis Premier ministre. En novembre 2009, il lui demande d'accompagner "une transition rapide et efficace" après le départ du même Van Rompuy pour le Conseil européen. Il lui reviendra de définir une procédure de négociation institutionnelle que mènera, sans succès, un certain... Jean-Luc Dehaene.

Plus récemment encore, le Roi l'avait consulté à plusieurs reprise lors de la longue crise politique de 2010-2011. 

Père de cinq enfants, il venait de se marier en troisième noce avec l'ancienne ministre Miet Smet. Wilfried Martens est décédé à son domicile de Lokeren en leur présence. Il avait fait ses adieux à ses proches au cours des derniers jours.

Les funérailles auront lieu le samedi 19 octobre dans la cathédrale Saint Bavon de Gand.

Partisan précoce de la fin du cartel CD&V/N-VA

Visionnaire Wilfried Martens? En juillet 2007, il plaidait déjà pour la fin du cartel alors en place entre le CD&V et la N-VA. "C'est la seule possibilité si l'on veut faire preuve de loyauté fédérale", expliquait-il au micro de Baudouin Rémy.

Un peu plus d'un an plus tard, l'alliance entre séparatiste et chrétiens-démocrates flamands prenait fin.

Un dernier entretien pour la RTBF en juillet 2013

Réécouter ci-dessous la dernière interview accordée à la RTBF par Wilfried Martens lors de la prestation de serment du Roi Philippe, le 21 juillet 2013.

Julien Vlassenbroek (@julienvlass) avec Belga

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