François De Smet, philosophe: "Dès que vous avez du pouvoir, vous avez un risque d'en abuser"

"Tout est dans tout, et pour l’instant, le cercle est plutôt vicieux et pas vertueux", explique François De Smet.
"Tout est dans tout, et pour l’instant, le cercle est plutôt vicieux et pas vertueux", explique François De Smet. - © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

François De Smet est docteur en philosophie de l’Université Libre de Bruxelles et patron de Myria (Centre fédéral Migration). Il est également chroniqueur sur La Première dans l'émission "Dans quel monde on vit?". En tant que philosophe, il donne son sentiment par rapport au scandale lié à Publifin et aux rémunérations des mandataires. 

Quel regard portez-vous sur ce nouveau scandale politico-financier ?

Alors, je trouve que c’est un beau dossier sur la différence entre droit et valeurs, ou entre normes et éthique. Moi, ce qui me frappe d’abord, c’est que jusqu’ici tout est légal, sauf erreur. C’est une des grosses différences avec les dossiers précédents, comme celui de La Carolo. Et c’est tout le problème puisqu’on est face à des constructions faites pour échapper au contrôle, pour échapper à la loi, et qui font émanciper l’intérêt général. C’est, je crois, tout le problème pour les gens qui sont pris dans cette nasse — je pense aux gens qui participent comme administrateurs à ces comités — c’est qu’on leur dit que c’est légal et donc il n’y a pas de problème. Et donc, ils ont une tendance à se reposer sur la loi et c’est un beau dossier pour interroger l’éthique, qui ne se confond pas avec la loi, c’est facile a priori d’avoir de beaux principes de manière abstraite, sur papier. En fait, ce qui mesure vraiment l’éthique personnelle, et ce qui correspond à une grande solitude, c’est la confrontation au fait, et c’est souvent des petites choses. Et là où on a du mal, c’est que ce qui définit la normalité chez l’être humain, c’est d’abord ce qui nous entoure, et si tout le monde fait un petit peu comme ça, on est moins porté à remettre en cause les comportements qui nous entourent. Dès qu’on se dit "je vais faire pareil parce que tout le monde le fait", c’est déjà trop tard. C’est peut-être ça le volet le plus fascinant je trouve.

Vous parlez d’éthique personnelle, c’est un cas de conscience personnel et on n’a pas tous la même échelle de valeurs.

Non, et il faut reconnaître que ce n’est pas si simple que ça. A priori, ce qui définit la normalité, c’est les comportements qui nous entourent, même si on est dans une société très verbale, avec beaucoup de beaux principes. En fait, c’est au jour le jour que ça se joue. Est-ce que je vais payer la TVA du plombier? Est-ce que ce restaurant, dont je vais rentrer une note de frais, est-ce que ça doit vraiment être payé finalement d’une manière ou d’une autre par le contribuable? Et puis, il y a la hiérarchie des privilèges. On a une tendance à avoir à se mesurer facilement vis-à-vis des gens qui ont plus de privilèges que nous, on se demande pourquoi untel a ça et moi je n’en ai pas, plutôt que de remettre en cause d’abord le fait que tel ou tel privilège existe. On est dans un pays, il y a peut-être aussi une culture propre à chez nous, où tout est un immense système D, où on se dit que presque tout le monde fraude un peu socialement et fiscalement, et même l’État gaspille l’argent, donc pourquoi est-ce que moi je ne profiterais pas un tout petit peu du système, puisque tout le monde le fait. En fait, il faut plutôt du courage et une éthique qui se fonde d’abord dans une solitude et dans une délibération pour se dire "non ça ne va pas et je ne peux pas faire partie de ça". Et en fait, ce n’est pas si facile, les êtres humains a priori, on est grégaires, on est conformistes, on fait comme les gens qui nous entourent font.

Alors il y a d’autres notions un peu philosophiques qu’on peut insérer dans cette réflexion, dans ce débat. L’enquête "Noir, jaune, blues" démontrait la méfiance des citoyens envers le politique, ça ne va pas s’arranger? Et il y a la question de la confiance qu’on porte vis-à-vis de ces politiques.

Oui, en effet, les politiques, tous partis confondus, ont un devoir d’exemplarité. Il faudrait quand même dire d’ailleurs qu’une grande majorité fait le travail de manière, à mon avis, passionnée et engagée sans problème. Mais ce que ça mesure, et au-delà de l’éthique personnelle, il y a sans doute quelques mesures à prendre, c’est en faire un peu plus sur le non-cumul des mandats, ou le fait d’avoir simplement des mandats limités. Moi je crois, et ce n’est pas juste de la politique, c’est vrai pour les entreprises, c’est vrai pour le service public, c’est vrai pour les théâtres, c’est que dès que vous avez du pouvoir quelque part, vous avez un risque, une propension à en abuser. Tout ce qu’on a contre ça, c’est faire des mandats qui ont une fin, où vous avez à rendre les clés, parce qu’en plus, plus vous faites partie d’une structure, plus vous restez dans un poste, plus vous faites corps avec l’ensemble, et moins vous avez un regard novateur sur ce qu’il convient de faire, plus vous pouvez confondre vos propres intérêts avec les intérêts de la structure. Et ça, en effet, c’est une exemplarité peut-être qu’on arrive au bout du fait que la politique doit être un métier en tant que tel, ça devrait plutôt être, comme le faisait par exemple les Grecs au début de la démocratie, un système de rotation, où vous allez dans la cité civile, vous faites de la politique, vous revenez dans la société civile et dans autre chose, avec évidemment les mécanismes qui permettent facilement de le faire et faire en sorte que ça devienne un peu moins un métier. C’est là aussi où se joue la confiance.

On a beaucoup parlé des politiques, quelle réponse le citoyen peut amener à cette situation ?

De l’exigence éthique, qu’il peut aussi se mettre sur son propre dos, il n’y a pas que les politiques qui sont concernés. Tout un chacun doit pouvoir se demander "dans tel groupe qui a telle pratique, est-ce que je suis vraiment à ma place, est-ce que j’ai le courage d’interroger ce qui se fait autour de moi?" et encore une fois, ce n’est pas si évident. Et puis, simplement peut-être être plus exigeant de ces mandataires locaux, avoir plus d’exigences sur la manière dont les deniers publics sont utilisés. Je crois que tout est dans tout. Si on a davantage confiance dans la manière dont les deniers publics sont utilisés, on payera aussi ses impôts d’une manière un peu plus confiante. Vous aurez moins de fraudes sociales, vous aurez moins de fraudes fiscales, si on a l’impression qu’il y a moins de gabegies. Tout est dans tout, et pour l’instant, le cercle est plutôt vicieux et pas vertueux.

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