Formation fédérale : retour sur seize mois de discussions, de jeux politiques et de visites au Palais royal

C’est ce lundi que le duo de préformateurs, les présidents de l’Open VLD Egbert Lachaert et du sp.a Conner Rousseau, se rendront au Palais royal pour faire rapport au Roi de leur mission. Plus de deux semaines après leur désignation, suite à un retard lié au coronavirus qui a touché le président des libéraux flamands, et stoppé les négociations, les deux préformateurs exposeront donc au Roi l’avancée des discussions concernant la coalition Vivaldi, composée des familles socialistes, libérales, écologistes et du CD&V, soit sept partis.

A l’issue de cette entrevue, le Roi devrait désigner un formateur. Comme son nom l’indique, c’est lui qui est chargé de former le nouveau gouvernement. Il devient généralement le Premier ministre. Alors, qui obtiendra ce poste tant convoité ? Quel parti politique pourra se vanter d’avoir décroché le 16 rue de la Loi ? En paiera-t-il le prix, devant se contenter de portefeuilles ministériels moins importants ? Quelles compensations pour les autres partis ? Comme à chaque fois, il faudra contenter tout le monde. "Avec sept partis autour de la table, les discussions s’annoncent rudes", nous confie un négociateur. Cette journée de dimanche risque donc bien de ressembler à celle du grand marchandage. "C’est une étape indispensable pour permettre aux préformateurs de se présenter chez le Roi le lendemain", ajoute ce négociateur. D’autant que l’heure tourne : les sept partis de la Vivaldi se sont engagés pour une déclaration gouvernementale le 1er octobre, soit dans 10 jours.

"Comment ? Un gouvernement dans les 10 jours ? Sérieusement ?"… C’est peut-être ce que vous vous dites, avec un léger sourire, n’y croyant pas vraiment. C’est vrai que cela fait déjà seize mois que nous avons voté ! Et il s’en est passé des choses pendant cette période : informateurs, préformateurs, chargé de mission royale… sans oublier le coronavirus qui a stoppé les négociations, l’urgence étant à la gestion de la crise sanitaire. Que diriez-vous de reparcourir ces seize derniers mois, histoire de voir d’où l’on vient…

26 mai 2019 : jour des élections

Notre rétrospective commence le 26 mai 2019. Nous sommes le soir des élections. Les résultats tombent. Tous les regards se tournent vers la Flandre. Le Vlaams Belang est le grand gagnant. Le parti d’extrême-droite triple ses scores à la Chambre et décroche 18 sièges. A la N-VA, avec près de 10% des voix en moins, c’est loin d’être un soir de fête, même si les ténors du parti gardent la tête haute. Les nationalistes flamands conservent leur première place en Flandre.

Du côté francophone, les vainqueurs des élections sont Ecolo et le PTB. Le PS perd des plumes mais reste le premier parti en Wallonie et à Bruxelles.

La N-VA au nord, le PS au sud. Le pays est divisé et les premières déclarations donnent le ton. "On n’a pas d’intention de former un gouvernement avec Ecolo et le PS et je peux m’imaginer que c’est réciproque", déclare le président de la N-VA Bart De Wever à notre micro. Du côté du Boulevard de l’Empereur, Paul Magnette, le porte-parole de la campagne du PS – et pas encore président du parti – reconnaît que "c’est très compliqué aujourd’hui. Il ne faut pas s’en cacher quand on a des nationalistes qui promettent de bloquer le pays et qui veulent ouvrir des discussions sur le confédéralisme qu’on refusera d’ouvrir évidemment".

C’est le début des consultations royales.

30 mai 2019 : Didier Reynders (MR) et Johan Vande Lanotte (sp.a) informateurs

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Didier Reynders (MR) et Johan Vande Lanotte (sp.a) désignés informateurs le 30 mai 2019 © BELGA – Nicolas Maeterlinck

Après avoir rencontré les présidents des partis politiques, dont Tom Van Grieken du Vlaams Belang, le Roi désigne, le 30 mai 2019, un duo d’informateurs : Didier Reynders et Johan Vande Lanotte. Il s’agit de deux personnalités politiques qui connaissent bien les rouages de notre pays.

Le libéral francophone et le socialiste flamand privilégient la piste d’un gouvernement avec le PS et la N-VA, les deux plus grands partis de chaque côté de la frontière linguistique.

Leur mission, plusieurs fois prolongée, s’achève début octobre. Les deux informateurs appellent le PS et la N-VA à discuter : "Il appartient maintenant aux deux principales formations politiques dans les deux grandes communautés du pays de franchir le pas", déclare en conférence de presse Didier Reynders.

8 octobre 2019 : Geert Bourgeois (N-VA) et Rudy Demotte (PS) préformateurs

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Geert Bourgeois (N-VA) et Rudy Demotte (PS) nommés préformateurs le 8 octobre 2019 © BELGA – Benoit Doppagne

Sur base du rapport des informateurs Reynders – Vande Lanotte, le Roi décide de nommer un autre duo issu des deux plus grands partis du pays : le N-VA Geert Bourgeois et le socialiste Rudy Demotte. Ils sont nommés préformateurs. A eux la délicate mission de préparer le terrain en vue de la formation d’un gouvernement.

Les deux hommes tentent de rapprocher leurs partis, mais les divergences sont trop nombreuses.

Le duo jette l’éponge un mois plus tard, expliquant n’avoir pas obtenu la confiance suffisante de la part des partis pour pouvoir mener à bien leur mission. "Chaque fois que des angles de discussions s’ouvraient, en salle des machines, on sabotait les choses", nous confiera un peu plus tard Rudy Demotte.

4 novembre 2019 : Paul Magnette (PS) informateur

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Paul Magnette (PS) nommé informateur le 4 novembre 2019 © BELGA – Benoit Doppagne

C’est au tour du nouveau président du PS, Paul Magnette, d’entrer en piste. Le Roi le nomme informateur le 4 novembre 2019.

Paul Magnette tient aussitôt une conférence de presse au cours de laquelle il annonce vouloir changer la méthode de travail : "Jusqu’ici, nous avons voulu chercher à définir les partis autour de la table. Cette méthode ne fonctionne pas". Le nouvel informateur veut d’abord dresser une liste de priorités partagées par les partis. L’objectif est de trouver des convergences. Les 10 partis sont consultés. Mais une réunion organisée sans la N-VA et le CD&V, va crisper les relations. Bart De Wever monte au front et critique la note de l’informateur dans une formule dont il a le secret : "J’ai rencontré Paul Magnette. Il a le goût de sa bouillie arc-en-ciel. Il faudra beaucoup de dentifrice flamand pour se laver la bouche".

Le 9 décembre, Paul Magnette remet au Roi un rapport final et demande à être déchargé de sa mission.

10 décembre 2019 : Georges-Louis Bouchez (MR) et Joachim Coens (CD&V) informateurs

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Georges-Louis Bouchez (MR) et Joachim Coens (CD&V) lors de leur première conférence de presse en tant qu’informateurs © BELGA – Nicolas Maeterlinck

Le Roi consulte les présidents de partis. Le lendemain, un nouveau duo d’informateurs est désigné : Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens. Les deux présidents fraîchement élus du MR et du CD&V sont plutôt confiants. "Bien sûr qu’on va trouver une solution", déclare à notre micro Georges-Louis Bouchez à la sortie du Palais royal le soir du 10 décembre.

La piste, c’est la coalition Vivaldi : les socialistes, les libéraux, les écologistes et le CD&V. Mais les chrétiens-démocrates flamands ne veulent pas lâcher la N-VA. Alors les informateurs envisagent de nouveau la piste PS – N-VA. Ce qui fait bondir les socialistes. "Ne perdons plus de temps. C’est ou le PS ou la N-VA. Il y a un choix à faire" déclare le socialiste Rudy Demotte, qui était lui-même préformateur quelques mois avant.

Le 31 janvier, le Roi met fin à la mission des informateurs.

31 janvier 2020 : Koen Geens (CD&V) chargé de mission royale

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Koens Geens (CD&V) chargé de mission royale le 31 janvier 2020 © BELGA – Nicolas Maeterlinck

Le vice-Premier ministre du CD&V Koen Geens est alors désigné par le Roi. Ni informateur, ni préformateur… mais plutôt "chargé de mission royale". Le Roi a-t-il compris qu’il est trop tôt pour désigner un informateur ? Quoi qu’il en soit, avec ce choix porté sur Koen Geens, la pression est maximale sur le CD&V. Osera-t-il lâcher la N-VA ? Et bien, non. Le président du PS, Paul Magnette, réitère alors son message lors d’une interview dans Matin Première : "Je crois que c’est clair qu’entre le PS et la N-VA, ça ne peut pas marcher". Paul Magnette parle même de "mariage forcé". Nous sommes le 14 février, jour de la Saint-Valentin.

Une interview qui fait beaucoup de bruit. Le soir même, Koen Geens se rend au Palais royal et demande à être déchargé de sa mission. Dans la foulée, il tient une conférence de presse. "Le manque de confiance rend impossible la suite de ma mission", déclare-t-il.

C’est reparti pour un tour de consultations royales. Les présidents de partis défilent de nouveau chez le Roi.

19 février 2020 : Sabine Laruelle (MR) et Patrick Dewael (Open VLD) informateurs

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Sabine Laruelle (MR) et Patrick Dewael (Open VLD) nommés informateurs le 19 février 2020 © BELGA – Eric Lalmand

Le Roi se tourne alors vers les présidents du Sénat et de la Chambre : Sabine Laruelle (MR) et Patrick Dewael (Open VLD). Deux libéraux. Ils sont nommés informateurs le 19 février et sont chargés "de prendre des contacts pour la mise en place d’un gouvernement".

Une piste est explorée : celle du "reboot" (autrement dit, "redémarrage" en anglais). Plutôt que de composer une coalition Vivaldi, l’idée serait de repartir du gouvernement fédéral actuel (MR, Open VLD, CD&V) auquel se grefferaient les familles socialistes et écologistes. Mais c’était sans compter sur le "niet" du CD&V qui rappelle qu’il ne veut pas lâcher la N-VA. Lors d’un sondage interne au CD&V, il apparait que 63% des militants préfèrent l’opposition à un gouvernement sans la N-VA.

Le coronavirus et les pouvoirs spéciaux au gouvernement Wilmès

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Gouvernement Wilmès © Philip Reynaers

Quelques semaines plus tard, le coronavirus s’invite dans l’actualité. Les négociations s’arrêtent. L’urgence est ailleurs. Un accord est conclu entre les 10 partis pour que le gouvernement Wilmès gère la crise sanitaire. Il reçoit les pouvoirs spéciaux.

Les mois passent. Les regards se tournent vers le Conseil national de sécurité et ses conférences de presse. Les négociations fédérales ne sont plus à l’ordre du jour.

Le temps des initiatives personnelles

Au mois de mai, les présidents du PS Paul Magnette et du sp.a Conner Rousseau prennent l’initiative de consulter les partis politiques qui ont soutenu le gouvernement de Sophie Wilmès. Les deux socialistes rédigent un rapport dans lequel ils évoquent la piste d’une tripartite, composée des familles libérales, démocrates-chrétiennes et socialistes.

A la mi-juin, Georges-Louis Bouchez (MR), Joachim Coens (CD&V) et Egbert Lachaert (Open VLD) prennent à leur tour la main. "Les Rois mages" – comme ils sont rapidement baptisés dans la presse – lancent l’idée d’une coalition Arizona, c’est-à-dire un gouvernement avec la N-VA mais sans le PS.

 

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Les présidents de l’Open VLD Egbert Lachaert, du CD&V Joachim Coens et du MR Georges-Louis Bouchez le 17 juin 2020 © BELGA – Maarten Weynants

Mi-juillet, Paul Magnette annonce que le PS est prêt à négocier avec la N-VA.

20 juillet 2020 : Bart De Wever (N-VA) et Paul Magnette (PS)

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Bart De Wever (N-VA) et Paul Magnette (PS) reçus par le Roi le 20 juillet 2020 © BELGA – Benoit Doppagne

Les présidents du PS Paul Magnette et de la N-VA Bart De Wever sont reçus au Palais royal le 20 juillet, la veille donc de la fête nationale. Le Roi les charge "de prendre les initiatives nécessaires permettant la mise en place d’un gouvernement qui s’appuie sur une large majorité au parlement".

Ils consultent, rédigent une note, avant un coup de théâtre : libéraux et écologistes se disent inquiets du projet institutionnel du duo d’informateurs. Lâchés, Bart De Wever et Paul Magnette remettent leur démission au Roi le 17 août.

18 août 2020 : Egbert Lachaert (Open VLD)

 

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Egbert Lachaert (Open VLD) reçu par le Roi le 18 août 2020 © BELGA – Benoit Doppagne

Le 18 août, le président de l’Open VLD Egbert Lachaert est chargé par le Roi "de prendre les initiatives permettant la mise en place d’un gouvernement qui s’appuie sur une large majorité au Parlement".

La coalition Vivaldi reprend des couleurs. La N-VA est mise de côté. "Ce pays n’est plus une démocratie" déclare Bart De Wever qui ne digère pas que "le plus grand parti est mis de côté".

4 septembre 2020 : Egbert Lachaert (Open VLD) et Conner R, ousseau (sp.a) préformateurs

C’est le dernier acte du Palais royal. Les présidents de l’Open VLD Egbert Lachaert et du sp.a Conner Rousseau sont chargés d’une mission de préformation.

Leur rapport était attendu le 11 septembre. Mais c’était sans compter sur le coronavirus. Egbert Lachaert a été testé positif. Le temps pour lui de respecter la quarantaine, et les négociations ont pu reprendre avec un léger retard sur le calendrier prévu. Le duo de préformateurs se rendra finalement ce lundi au Palais pour remettre leur rapport au Roi.

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