Fonction publique: entre "caricatures" et "arguments de comptoir"

Dessin paru dans l'émission du 26/02/2012.
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Dessin paru dans l'émission du 26/02/2012. - © Kroll - RTBF

Cibles de nombreuses critiques, les fonctionnaires belges étaient au centre du débat de Mise au Point ce dimanche midi. Sont-ils trop nombreux? Pas assez efficaces? Sur ces questions, et sans grande surprise, gauche et droite s'affrontent. Pour lutter contre les caricatures tenaces, le secrétaire d'Etat à la fonction publique, Hendrik Bogaert, entend quant à lui instaurer une méritocratie.

Lorsqu'on leur demande de définir l'emploi public, les invités de Mise au Point ont recours à une comparaison … alimentaire. "C’est un peu comme une grande lasagne", indique Jean Hindrickx (Institut Itinera). "La première couche, à concurrence d’un quart, ce seraient les fonctionnaires de l’administration. La deuxième couche, un autre quart, serait constituée des enseignants. La troisième couche, un autre quart, serait constituée de tout ce personnel qui gravite autour des soins de santé. Et le dernier quart serait tout ce qui concerne l’action sociale."

Une grande marmite dans laquelle mijote un tiers de l’emploi total de notre pays, soit 1,3 million de personnes. Pour le gouverneur de la Banque Nationale, ce nombre est trop élevé. Luc Coene souhaite imposer un régime draconien qui sauverait les finances publiques de la Belgique.

"Et il a raison, du moins en partie", réagit Rik Daems (Open-VLD). "Mais je trouve que le débat devrait se centrer plutôt sur les services rendus à la population. Si nous pouvons rendre le même service avec moins de fonctionnaires ou plus de services avec le même nombre, c’est cela le vrai débat selon moi." Et de citer une étude de la Banque centrale européenne selon laquelle la Belgique se classe autour de la 20ème place sur 23 en termes d’efficacité du secteur public.

La privatisation, un tabou socialiste?

Mais la sortie du gouverneur de la Banque Nationale n’a pas convaincu tous les invités de Mise au Point. André Flahaut (PS) évoque ainsi un discours caricatural. "J’ai été ministre de la Fonction publique durant quatre ans. Et en quatre ans, il y a eu une manifestation et on a fait énormément d’accords et on a fait énormément de choses dans la fonction publique en termes d’efficience et d’efficacité", indique le socialiste.

"Il y a des services qui pourraient être mieux rendus si parfois on les privatisait, si parfois on les rationalisait", avance Jean-Luc Crucke. "Mais ça, pour le parti socialiste, c’est tabou." "La mariée est toujours très belle quand il s’agit de donner au privé", ironise André Flahaut.

Actuel secrétaire d’Etat à la Fonction publique, Hendrik Bogaert (CD&V) est plus nuancé. Et indique que l’emploi public peut être une opportunité énorme pour notre pays si le travail est effectué de manière efficace. "Mais on ne peut pas dire que tout marche mal dans l’administration", glisse-t-il. "On gère par exemple la sécurité sociale, soit un budget de 80 milliards d’euros, avec 12 000 personnes. Je suis convaincu qu’on n’arriverait jamais à faire fonctionner cela dans le privé avec 12 000 personnes."

Luc Coene, "le sixième ministre libéral"

L’un des problèmes de la fonction publique, note l’économiste Jean Hindrickx, c’est que des postes sont remplacés sans que ne se pose la question de leur utilité. "Dans toute une série de services publics, on remplace systématiquement des gens sans se poser la question de savoir si cette fonction a encore une utilité", indique-t-il.

Le cdH Benoît Cerexhe rappelle alors que les législations sont de plus en plus complexes. Il faut donc, selon lui, des fonctionnaires qui soient suffisamment compétents pour les appliquer. "Je pense qu’il y a certainement moyen de rationaliser un certain nombre d’outils", concède-t-il néanmoins.

Dernier invité politique à prendre la parole, l’écologiste Georges Gilkinet s’étonne de la sortie de Luc Coene et évoque à son tour "une mauvaise polémique". "J’ai parfois l’impression en l’entendant que c’est le sixième ministre libéral ou qu’il veut se substituer à l’autorité politique. Et il fait l’impasse sur des questions qui me semblent essentielles en termes de dépenses publiques, comme les dépenses fiscales, la lutte contre la fraude…"

Supprimer le recrutement? "Inefficace"

Pour moderniser la fonction publique, certains, comme Pieter De Crem, avancent une piste particulièrement drastique : la suppression du recrutement jusqu’en 2016. D’un revers de la main, Hendrik Bogaert rejette cette idée. "Je ne veux pas faire de déclaration politique là-dessus mais je vais apporter une réponse technique : on avait l’intention de recruter 2000 à 2500 collaborateurs en 2012. Si on ne fait pas ça, cela nous rapportera environ 100 millions pour 2012. Mais quelles sont les conséquences ? On ne recrutera plus d’informaticiens. Et moi j’ai urgemment besoin de beaucoup d’informaticiens. Et sans ces collaborateurs, je ne sais pas moderniser la fonction publique."

Benoît Cerexhe confirme les propos du secrétaire d’Etat et note qu’il existe des obligations, des urgences, en termes notamment d’enseignants, d’effectifs policiers, …

"La question essentielle n’est pas "plus ou moins d’emplois publics" mais de savoir ce qu’ils font exactement", intervient Michel Legrand, président du GERFA. "Autrement dit, est-ce qu’ils créent une plus-value ? Si oui, on le maintient, s’il n’est pas nécessaire, on ne le maintient pas."

"Des arguments de comptoir"

Brandissant fièrement un graphique, le patron du SPF Personnel et Organisation souligne qu’au niveau fédéral, le nombre de fonctionnaires a diminué. Et Jacky Leroy de démonter les arguments de ceux "qui disent que s’attaquer à l’administration permettra de résoudre la crise, sans faire mal aux citoyens. Je pense exactement le contraire. Je pense que l’administration en contexte de crise, c’est une composante majeure de la solution. (…) Nous devons coûter le moins possible mais nous devons d’abord assurer les missions."

Jean Hindrickx intervient et s’emporte: le cœur du problème belge serait, selon lui, la multiplication du nombre de ministres et secrétaires d’Etat en Belgique. "Un argument de comptoir", s’énerve André Flahaut. "Je suis académique", s'indigne l’économiste. Sur le plateau de Mise au Point, le ton monte rapidement.

"Vous m’avez interrompu au moment où j’étais en train de parler d’efforts réels de l’administration", lance Jacky Leroy. "Ne croyez pas qu’on ne se préoccupe pas de la situation des gens. On sait qu’à chaque fois qu’on dépense un euro, c’est un euro de nos concitoyens. Et on veut faire mieux. (…) C’est très facile d’avoir des idées générales sur l’évolution du nombre de fonctionnaires."

Instaurer une méritocratie pour faire taire les caricatures

Seulement voilà, la caricature est tenace et malgré les propos et les chiffres avancés, nombreux sont les citoyens belges qui estiment encore aujourd’hui qu’une large majorité des fonctionnaires est inefficace et peu productive. "Une autre caricature", résume Michel Legrand. D’autres, comme Jean-Luc Crucke, dénoncent une fonction publique dominée par le clientélisme et totalement politisée.

L’une des pistes défendues par Hendrik Bogaert pour améliorer la qualité et la neutralité de la fonction publique ainsi que son image, c’est une meilleure évaluation des fonctionnaires. Le secrétaire d’Etat souhaite en effet mettre sur pied des contrôles et évaluations annuels, avec à la clé des sanctions plus fermes. "Mon but est de créer un lien entre les prestations des fonctionnaires, les promotions et le salaire", avance Hendrik Bogaert. "Je veux aller vers une méritocratie plus accentuée dans la fonction publique."

PIAB

 

Olivier Maroy et Thomas Gadisseux recevaient ce dimanche midi : Hendrik Bogaert, secrétaire d'Etat à la Fonction publique - CD&V ; André Flahaut, président de la Chambre – PS ; Benoît Cerexhe, ministre bruxellois de l'Economie et de l'Emploi – CDH ; Rik Daems, sénateur Open VLD ; Georges Gilkinet, député fédéral Ecolo ; Jean-Luc Crucke, député wallon et communautaire – MR ; Jacky Leroy, président du SPF Personnel et Organisation ; Jean Hindrickx, économiste Institut Itinera ; Michel Legrand, président du GERFA, groupe d’études et de réformes de la fonction publique.