Fermeture des écoles et de l’horeca : dans les coulisses des décisions qui ont mis la Belgique au ralenti

Nous sommes ce jeudi midi. Les SMS tombent : un comité ministériel restreint va avoir lieu. La Première ministre Sophie Wilmès convoque également un conseil national de sécurité. Les agendas sont calés : kern, débat à la Chambre, réunion avec les experts, CNS, conférence de presse. On le devine, la journée sera très longue.

Très rapidement, les premières confidences s’échangent : "ça va frapper fort" nous dit-on. Les réunions s’enchaînent. Les experts du Risk Management Group (RMG) proposent une série de mesures. Nous vous expliquions hier que certains scientifiques estimaient que les mesures prises mardi dernier étaient insuffisantes. Cette fois-ci, les politiques ont suivi les experts…

Un mètre de distance entre les tables au restaurant ? Écarté

Nous nous sommes procuré les principales propositions du RMG. Les experts ne demandaient pas, explicitement, que l’horeca soit fermé. Cette décision est une "interprétation" faite par le monde politique des recommandations du RMG, nous explique-t-on à diverses sources. En fait, les membres du RMG proposaient une mesure drastique, basée sur la "théorie du silo". Concrètement, les experts estiment qu’il faut absolument éviter que des personnes de familles différentes se rencontrent. On peut résumer la "théorie du silo" ainsi : ce qui ne ressort pas du cercle familial est interdit.


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Lorsqu’il a fallu opérationnaliser cette proposition sur le terrain, la question de l’horeca s’est posée. Et la décision politique est simple : on empêche la promiscuité des individus pour que le virus cesse de se répandre sur le territoire. Alors que mardi dernier, les experts auraient souhaité une interdiction des événements de plus de 500 personnes dans un endroit confiné (et non l’interdiction pour les événements de plus de 1000 personnes finalement décidée) sans être suivis, les politiques ont ici suivi à la lettre la recommandation scientifique. Jusqu’à surprendre une série d’observateurs, même dans le domaine de la santé.

Cette décision drastique n’a pas été prise de gaîté de cœur, et il y eut des résistances. Notamment car un autre scénario, crédible, était envisageable : mettre en place une mesure de "distanciation sociale" dans les restaurants. En réduisant le nombre de tables, avec un distance minimum entre elles d’un mètre, les salles des restaurants auraient pu rester ouvertes. Mais, et ça sera une constante, le risque de devoir prendre de nouvelles décisions dans les jours à venir, plus draconiennes, l’aura finalement emporté… Finalement, les restaurants pourront livrer et vendre leurs plats à emporter. Reste que pour cet insider, "on aurait pu établir des limites minimums entre les tables. Et allez plus loin sur les crèches. A froid, on peut se poser quelques questions. Avons-nous commis une erreur ?"


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Le RMG proposait également un renforcement du télétravail pour limiter l’utilisation des transports en commun et la présence d’individus sur les lieux de travail, des aménagements de temps de travail, le tout jusqu’à la fin mars. Les transports en commun ne sont pas concernés.

Le kick français et une fermeture immédiate, pour ne pas fermer plus tard

La question de la fermeture des écoles a été le principal point d’achoppement des discussions en Conseil National de Sécurité. Le gouvernement flamand avait annoncé la couleur dans l’après-midi.

15h22 : l’agence de presse Belga répercute une communication du cabinet du ministre flamand de l’Enseignement, le N-VA Ben Weyts : "la fermeture des écoles n’est pas à l’ordre du jour."

18h27 : lorsqu’il arrive au 16, rue de la Loi, le ministre-président flamand, le N-VA Jan Jambon explique dans les deux langues : "Il ne faut pas fermer les écoles car sinon, ce sont les grands-parents qui vont garder les enfants et ce sont des personnes à risque pour le coronavirus." Bref, la N-VA est prête à lutter pour maintenir les écoles ouvertes, alors que les francophones sont plutôt enclins à les fermer.

20h15 : les téléphones vibrent. Emmanuel Macron, le président français, vient d’annoncer la fermeture des écoles, crèches, universités. Pour plusieurs de nos interlocuteurs, c’est le kick définitif. Mais côté flamand, ça bloque depuis le début, à la N-VA comme chez d'autres négociateurs flamands. Pierre-Yves Jeholet, le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, explique qu’il fermera les écoles francophones, de toute façon. Un ministre fédéral propose que chaque communauté fasse comme elle le désire. Des règles différentes entre Wallonie et Flandre ? Et quid des écoles néerlandophones à Bruxelles ? Rudi Vervoort prévient : il fera fermer toutes les écoles qui se trouvent sur son territoire, même les néerlandophones.


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Seul contre cinq

Plus de deux heures après le début de la réunion, des discussions en aparté débutent : Sophie Wilmès convie tous les ministres-présidents à une réunion à 6. La discussion va durer entre 30 minutes et 1 heure, selon les sources. A 21h38, une alerte Belga annonce que Ben Weyts "comprend que les écoles puissent suspendre les cours, mais demande que les écoles organisent un accueil."

Début de courbe rentrante. Jan Jambon, seul flamand face à Sophie Wilmès, Elio Di Rupo, Pierre-Yves Jeholet, Rudi Vervoort et Olivier Paasch, cède finalement. Grâce à la possibilité offerte, pour les écoles, d’accueillir des enfants pour les parents qui ne pourraient pas s’en occuper ou les confier aux grands-parents, un groupe particulièrement fragile face au coronavirus. Mais aussi face au spectre, pour la Flandre, de devoir, dans les jours à venir, tout de même fermer les écoles. On se souviendra que pour les homes, la Flandre (et la communauté germanophone) avait suivi avec retard les francophones.

Un accord est finalement trouvé vers 22h10. Grâce, entre autres, à l’action de Sophie Wilmès, une Première ministre arrivée par le hasard des choix politiques faits par d’autres, dont on entendait dire qu’elle était trop timide dans sa gestion de la crise du Coronavirus. "A chaque comité de concertation, elle avait réussi à obtenir des accords" raconte un libéral, sous-entendant que ce n’était pas nécessairement le cas de son prédécesseur, Charles Michel. "C’est la méthode Wilmès : avec calme, persévérance, dans l’écoute et la subtilité."

Pour cet autre protagoniste, "on ne se rend pas compte de la situation dans laquelle nous sommes. Il faut remonter à la deuxième guerre mondiale pour retrouver trace de pareilles mesures […] Si ça se trouve, d’ici quelques jours, le Parlement ne pourra plus se réunir. Les discussions ont pris du temps, oui. Mais au final, les décisions prises sont les bonnes et s’appliquent partout dans le pays." Le spectre de voir une Belgique morcelée dans sa lutte contre le coronavirus s’éloigne, au forceps.

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