Faut-il vraiment remplacer les F-16 belges ?

Faut-il vraiment remplacer les F-16 belges ?
Faut-il vraiment remplacer les F-16 belges ? - © GERARD GAUDIN - BELGA

"Le gouvernement prendra une décision qui permettra à la Belgique de conserver pour le long terme une capacité de chasse et de bombardement en vue de la fin de vie annoncée du F-16 actuel (...)" : l'accord de gouvernement est clair, il faut un successeur aux avions de chasse belges. Mais que dit cette volonté du gouvernement ? Quelle est la stratégie belge ? Est-ce réellement une nécessité ?

Le GRIP, le groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité, a publié une "note d'analyse" concernant le remplacement des F-16. Les auteurs, Christophe Wasinski et Gilles Biaumet, compilent un certain nombre d'arguments qui, au final, peuvent mettre à mal la nécessité du remplacement des chasseurs F-16, telle qu'elle est présentée par le gouvernement. Ces arguments sont de type économique, doctrinal, politique, géostratégique.

Coût

Selon les informations des deux chercheurs, ce n'est pas uniquement le F-35 qui coûterait cher, mais bien "l'ensemble des cinq appareils évalués par la Défense nationale sont coûteux. La question des coûts n'est par ailleurs pas uniquement liée à l'achat. L'entretien et l'utilisation des chasseurs-bombardiers modernes sont également une source d'importantes dépenses. Sans compter le fait que de nouveaux appareils pourraient entraîner des dépenses supplémentaires moins 'visibles', par exemple en matière d’adaptation des infrastructures​." Il y a bien entendu, dans ce genre de "deal", des "compensations économiques" qui se mettent en place, c'est-à-dire, la fabrication de certaines parties des appareils dans le pays acheteur. Mais selon les deux auteurs, "il est cependant difficile de savoir précisément, chiffres à l'appui, si toutes ces promesses [de compensations] ont été tenues". Notons qu'un document parlementaire évoque 7000 emplois directs et indirects générés par les F-16.

Il n'empêche que pour le politique, la question des compensations est importante: tant le MR, que le PS (par la voix de Sébastien Pirlot) insiste sur les "retours économiques et technologiques pour l'industrie belge et européenne de la Défense, sans oublier d'intégrer les entités fédérées à ce débat", selon les mots du PS. Mais pour les auteurs, "on est également en droit de se demander – entre autres eu égard aux montants engagés – si des retombées plus importantes, et éventuellement plus positives sur le plan social, n'auraient pas été possibles en investissant ces sommes dans d'autres secteurs."

L'exemple autrichien ou hollandais

La Belgique compte 11,2 millions d'habitants. Elle dispose actuellement de 54 F-16. C'est donc un appareil pour 207 000 habitants. Les auteurs évoquent l'exemple de l'Autriche : pour 8,5 millions d'habitants, le gouvernement autrichien a fait l'acquisition de 15 Eurofighter Typhoon (un modèle également sur la short list du gouvernement belge): cela fait un appareil pour 560 000 habitants. "De par sa taille et son niveau de richesse, la comparaison avec la Belgique n'est pas totalement aberrante", écrivent les deux auteurs, qui expliquent cette importante différence : "les missions de la force aérienne autrichienne sont essentiellement limitées à la 'police de l'air' (...) Et pour cause, la concentration des missions de la force aérienne autrichienne en police de l’air implique que les avions de cet État sont surtout destinés à accompagner les éventuels gros porteurs civils qui auraient pu s'égarer dans l'espace national. Malgré cela, il ne nous semble pas que l'Autriche soit fondamentalement moins en sécurité que la Belgique."

Les deux auteurs n'évoquent pas l'exemple des Pays-Bas: nos voisins bataves ont signé il y a quelques semaines un premier contrat de livraison pour 8 avions de combat F-35. En tout, le gouvernement a obtenu l'autorisation du Parlement d'acheter 37 F-35, pour un coût de 4,5 milliards d'euros. Les Néerlandais sont 16,9 millions, cela signifie qu'il y a 1 appareil pour 450 000 personnes, un ratio guère éloigné de celui de l'Autriche. A noter également, que le chef de groupe MR à la Chambre et spécialiste des questions militaires Denis Ducarme, évoque le chiffre de 24 nouveaux avions de chasse pour la Belgique. Ce qui ferait un appareil pour 466 000 habitants.

Reste une différence fondamentale entre les États belge et autrichien : l'Autriche est neutre (c'est inscrit dans sa Constitution) et donc non-membre de l'OTAN, alors que la Belgique en est membre fondateur. Et vu que l'essentiel des missions des chasseurs belges se fait sous l'égide de l'OTAN... Reste la question politique : faut-il continuer à participer aux opérations de l'Alliance ? Dans son accord de gouvernement, il n'y a guère de doute : "La Belgique restera par conséquent un partenaire solidaire et crédible au sein de l’OTAN et plaidera pour que l’OTAN continue de relever de nouveaux défis."

Les questions stratégiques et opérationnelles

La Belgique est, ou a été récemment engagée, en Irak, en Afghanistan, en Libye. Et les auteurs font le constat que "les bombardements des États-Unis et de leurs alliés en Afghanistan et en Irak ont causé de nombreuses victimes civiles et n’ont pas contribué à mettre en place les conditions adéquates à la stabilisation de ces États." Plus globalement, les deux chercheurs reviennent sur près d'un siècle de doctrine militaire aérienne, doctrine qui a débuté avec l'Italien Giulio Douet. Pour celui-ci, écrivent les auteurs, "une victoire militaire implique de bombarder massivement l'adversaire afin de briser le moral des populations civiles. Celles-ci sont ensuite censées se retourner contre leurs gouvernements et exiger la paix." Cette théorie a percolé en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Alors que les conclusions à tirer sont plutôt négatives : "Sur le plan opérationnel, le douhetisme contribuera à légitimer les bombardements sans restriction sur les villes lors de la Seconde Guerre mondiale. L'hypothèse selon laquelle les populations doivent se retourner contre leurs hommes politiques, elle, ne se vérifiera jamais malgré les innombrables victimes. En revanche, le douhetisme participera bien à l'effondrement des restrictions en temps de guerre et rendra ultimement envisageable l'usage des bombes atomiques contre Hiroshima et Nagasaki." Cette théorie va banaliser l'utilisation de chasseurs-bombardiers dans le monde.

La doctrine aérienne a évolué à la fin du XXe siècle avec le fameux concept de "guerre chirurgicale", lors de la fin de la guerre du Golfe. Mais cette nouvelle doctrine a quelques ratés: "au terme de 78 jours de campagne aérienne lors de la guerre du Kosovo de 1999, les équipements de haute précision de l'OTAN ne sont parvenus à détruire qu’une douzaine de véhicules de l'armée serbe. En revanche, les " accidents " de la coalition finissent par intéresser le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qui y consacre un rapport" constatent Gilles Biaumet et Christophe Wasinski. Pour qui, "plus récemment, l’efficacité de l’aviation dans la lutte actuelle contre le groupe État islamique en Irak a également fait l’objet de doutes."

Faut-il continuer à investir dans l'aviation militaire ? Quelle place pour la Belgique dans le contexte militaire international ? Pour les deux chercheurs, "le vieillissement des F-16 était – et reste encore à l’heure actuelle – une opportunité de remettre en question les choix belges en matière de sécurité et de défense. Comme on l’a vu, l’idée selon laquelle il est absolument nécessaire de disposer d’une flotte de chasseurs-bombardiers découle avant tout des calculs économiques de quelques-uns et de convictions discutables quant à l’utilité de ces appareils lors des interventions. Finalement, ce qui fait cruellement défaut dans ce débat, ce sont des propositions plus réalistes et raisonnables en matière de capacités militaires."

HM

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