Extrême droite: pourquoi la Belgique n'est pas la France

Le cordon sanitaire n'a pas empêché le Vlaams Belang de donner de la voix
Le cordon sanitaire n'a pas empêché le Vlaams Belang de donner de la voix - © VRT

En France, le Front national s’est imposé aux régionales et, on le voit depuis quelques années, les autres partis n’hésitent pas à copier les idées ou les attitudes du FN. En Belgique, est-ce la même chose ? Marie Vancutsem a posé à la question à Pascal Delwit, politologue et professeur à l’ULB.

"Je pense qu’il faut être prudent. Électoralement, certainement pas dans le spectre francophone. Dans une certaine mesure, oui en Flandre. Si on cumule la N-VA et le Vlaams Belang, on arrive à 37 % des voix.

En même temps, rappelons-nous quand même qu’en 2004 le Vlaams Belang n’atteignait que 24% des voix en Flandre. Donc, électoralement, il faut rester prudent par rapport à cette idée.

En revanche, on sent qu’il y a une parole entre guillemets plus libérée sur des thématiques autour de l’immigration, autour des réfugiés et autour des demandeurs d’asile. Cette libération de la parole et bien sûr largement conduite par la N-VA et son président Bart De Wever".

Réseaux sociaux et crise économique

Face à un avocat qui dresse le constat de la banalisation des propos incitant à la haine raciale sur internet, Pascal Delwit ne peut qu'embrayer : "Oui, dans une large mesure et en particulier, comme le signale cet avocat, les réseaux sociaux donnent des effets d’amplification, parfois des messages à connotation xénophobe ou raciste.

En même temps, il faut être prudent dans la ligne arrêtée du temps parce que, si on se rappelle par exemple les années 80, vous observerez qu’on allait bien plus loin dans les propos racistes. Rappelons-nous des personnalités comme Roger Nols qui publiait des affiches franchement racistes. Donc, il y a des allées et venues, mais il est clair qu’on est dans un temps de crispation, crispation dans une certaine mesure identitaire, crispation sociale, crispation économique.

La crise économique et financière date maintenant depuis 2008. La croissance est atone. On le sait bien, les réflexes de fermeture sur soi de xénophobie sont en général bien plus ancrés, bien plus prononcés, en situation de crise économique qu’en situation de bonne conjoncture économique".

Une Belgique bien structurée par ses piliers

Pour que l’extrême-droite prenne en Belgique francophone, il manque juste l’allumette ?

"Je ne crois pas en réalité, répond Pascal Delwit, parce qu'on peut dire 'Il manque un tribun', mais le fait qu’il n’y en ait pas est en même temps une observation. Ce n’est pas un hasard si nous n’avons pas dans le spectre francophone une ou des personnalités charismatiques porteuses d’un message. Cela, c’est une observation qu’on fait depuis 30 ans.

La grande envolée du Front National français date de 1984. En réalité, il y a plusieurs éléments qui font que, dans l’espace francophone, c’est plus compliqué pour un parti d’extrême droite. Il peut connaître des succès ponctuels. On l’a observé en 94, 95, et en 2003, 2004 pour le Front National. Mais il y a une articulation qui fait défaut. D’une part, il n’y a pas de question nationale dans le spectre politique francophone qui est un élément central pour qu’un parti d’extrême-droite soit cohérent idéologiquement, programmatiquement et électoralement.

D’autre part, observons qu’il y a dans le spectre francophone des structures d’encadrement social encore très prononcées, à la fois des structures partisanes, syndicales, mutuellistes, du monde démocrate-chrétien, du monde socialiste, aussi un encadrement municipal et une forme de protection et de sécurité sociale qui est quand même plus performant que dans d’autres espaces".

Pour revenir sur la question du tribun charismatique, est-ce qu’on a seulement cela en Belgique, des personnalités qui cristallisent autour d’elles les idées d’un parti ? On a l’impression qu’en Belgique, finalement, comme on est plus dans le consensus, c’est moins important.

"Oui et non, répond Pascal Delwit. C’est-à-dire que, de manière générale, les études montrent que le rôle de la personnalité croît dans le temps ; qu’il est plus important dans le spectre néerlandophone. On voit, depuis une vingtaine d’années, des personnalités très emblématiques, tantôt à gauche, Steve Stevaert, par exemple, tantôt à l’extrême droite. Rappelons-nous qu’un temps Filip Dewinter fut le personnage le plus populaire en Flandre. On l’a vu avec Bart De Wever. On l’a vu avec Yves Leterme, avec Guy Verhofstadt.

C’est moins prononcé dans le spectre francophone mais on a quand même quelques personnalités d’envergure. Pour ne citer que deux personnalités, Didier Reynders ou Elio Di Rupo sont des personnalités à la fois populaires et d’envergure.

Une France désillusionnée

Les Belges seraient-ils moins contestataires que les Français qui ont voté pour le Front National, parce qu’ils voulaient aussi voter contre les partis traditionnels? 

"Je dirais qu’un des éléments qui explique la victoire du Front National dimanche, c’est effectivement une désillusion par rapport à l’exercice des responsabilités et dans le chef, dans un court temps, de deux sensibilités. Il y a une grande, et une énorme déception à l’endroit du quinquennat de Nicolas Sarkozy. On sent bien dans les classes populaires salariées et non-salariées aussi, mais surtout salariées qui ont été un grand vecteur de la victoire de François Hollande ; qu’il y a une énorme désillusion, d’ailleurs, dans une certaine mesure à raison. On serait bien en mal d’épingler une grande mesure sociale actuellement du quinquennat de François Hollande.

C’est moins le cas dans le spectre francophone et dans le spectre néerlandophone. On est dans une logique où il y a plus d’équilibre dans les politiques publiques qui sont menées".

Est-ce que le vote obligatoire en Belgique permet l’émergence de ce type de force politique ?

"Cela concoure à la participation que vous avez mentionnée plus tôt. A Saint-Denis, 70 % d’abstentions. Il est clair que le vote obligatoire fait que tout le monde, en tout cas dans une très large mesure, participe à l’élection et, qu’aussi, c’est un élément très important, tous les partis doivent s’intéresser, je dirais, à tous les segments de l’opinion, ce qui est moins le cas en France", conclut Pascal Delwit.

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