Espionnage américain: pas de sanction, mais beaucoup d'indignations

"Il ne s'agit pas de commencer à faire monter la pression inutilement" avec les Etats-Unis, a déclaré le Premier ministre belge, Elio Di Rupo, en résumant l'état d'esprit des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, les dirigeants européens ont exigé des "clarifications" de leur allié américain d'ici à la fin de l'année. En attendant, un climat de méfiance s'est installé avec les Américains. Ce qui pourrait nuire à la lutte contre le terrorisme, estiment-ils, insistant également sur "les profondes inquiétudes" des citoyens européens.

Selon la Chancelière allemande, "la confiance entre les alliés et ses partenaires doit maintenant se reconstruire."

"Les Etats-Unis d'Amérique et l'Europe font face à des défis communs, nous sommes des alliés. Mais une telle alliance ne peut se construire que sur la confiance. C'est pourquoi je répète encore une fois : espionnage entre amis, ce n'est pas possible", a déclaré Angela Merkel.

L'Allemagne et la France ont déclaré qu'ils avaient l'intention de demander des entretiens bilatéraux avec les Etats-Unis dans le but de trouver avant la fin de l'année un accord sur les relations mutuelles dans ce domaine. Une initiative à laquelle d'autres pays européens sont invités à se joindre.

Cette "initiative commune" vise à trouver "une solution pour que ce genre d'incidents ne se produise plus jamais", a expliqué le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, alors que les révélations se succèdent jour après jour.

Le quotidien britannique The Guardian a ainsi affirmé jeudi soir que l'agence nationale de sécurité américaine (NSA), déjà impliquée dans des écoutes en France, au Brésil et au Mexique, avait mis sur écoutes 35 dirigeants de la planète, dont la chancelière allemande Angela Merkel.

Mais comme l'a fait remarquer le président français, François Hollande, "ce qui est en jeu, c'est la préservation de nos relations avec les États-Unis."

Les négociations commerciales maintenues

En attendant, les négociations sur le libre-échange avec les Etats-Unis ne seront pas suspendues."Nous scierions la branche sur laquelle nous sommes assis", a déclaré le commissaire européen au Commerce, Karel De Gucht, ce vendredi matin sur les ondes de la VRT. Ce qui ne l'empêche pas de qualifier les pratiques américaines de "pourries, mauvaises et honteuses pour une démocratie qui veut être un exemple dans le monde". "Les Etats-Unis, la plus grande démocratie qui fait cela, je trouve ça honteux".

La mise sur écoute présumée du GSM d'Angela Merkel remet l'information sous le feu de la rampe, mais le libéral estime que les agissements de la NSA sont "depuis longtemps un très gros problème". "Je ne comprends pas comment ça a pu déraper à ce point. Le président Barack Obama doit d'urgence faire quelque chose."

Karel De Gucht ne souhaite cependant pas dévier des importantes négociations sur le libre-échange avec les Etats-Unis. "Il ne s'agit pas ici d'amitié, mais d'intérêts économiques", argumente-t-il. "Nous scierions la branche sur laquelle nous sommes assis en stoppant ces négociations, cela ne me semble pas intelligent."

En outre, ces discussions offrent une chance, selon le commissaire européen belge, de "conclure des accords clairs sur l'utilisation des données dans la sphère commerciale". "Mais pour cela, il faut donc parler avec ces gens." Karel De Gucht ignore s'il a lui-même été mis sur écoute. "Mais je tiens compte du fait que quelqu'un écoute. Pas les Etats-Unis en soi, peut-être la Chine", a-t-il encore indiqué. "Pour la Chine, j'en tiens compte."

Pas d'avancée pour la protection des données privées

Par ailleurs, les Européens n'arrivent pas à s'entendre, depuis des mois, sur un projet de loi présenté par la Commission européenne pour renforcer la protection des données privées face aux géants de l'internet et aux services de renseignement.

Alors que la commissaire européenne à la Justice, Viviane Reding, appelait à "passer aux actes" et adopter la réforme "d'ici au printemps 2014", les 28 ont décidé de "se donner une marge de manœuvre" jusqu'en 2015. "Nous devons aller plus vite, mais la tâche est complexe. Cela ne concerne pas seulement la vie privée mais a aussi des retombées sur le monde des affaires", a affirmé Herman Van Rompuy.

D'autres documents compromettants

Le Washington Post a rapporté vendredi que des documents obtenus par Edward Snowden pourraient compromettre des services de renseignement européens en révélant des détails sur la manière dont ils opéraient secrètement avec Washington.

La France avait soupçonné les services secrets américains d'être à l'origine d'une attaque informatique qui a visé en mai 2012 la présidence française, a rapporté de son côté vendredi le quotidien Le Monde.

Une note interne classée "top secret" de quatre pages de l'agence de sécurité nationale américaine (NSA), dévoilée par l'ex-consultant Edward Snowden, "atteste des tensions et de la méfiance qui existent entre Paris et Washington", pourtant officiellement alliés, selon Le Monde.

Le 12 avril 2013, deux hauts responsables français des services secrets et d'une agence publique de sécurité informatique sont ainsi venus demander des comptes à la NSA.

Celle-ci est soupçonnée d'être impliquée dans le piratage des ordinateurs des principaux collaborateurs du chef de l'Etat, à l'époque Nicolas Sarkozy, en mai 2012, entre les deux tours de l'élection présidentielle en France.

"L'attaque ne relevait pas de l'acte de sabotage destiné à être rendu public, mais de la volonté de s'installer à demeure sans se faire voir au cœur de la présidence", selon un expert intervenu sur l'incident et cité par Le Monde.

En novembre 2012, l'hebdomadaire français L'Express avait publié un article désignant les Américains comme les commanditaires de l'attaque. Et en janvier 2013, le patron de la NSA, le général Keith Alexander, de passage à Paris, avait dû répondre aux questions des services secrets français sur la responsabilité de son agence dans cette affaire, selon Le Monde.

Dans la note dont des extraits sont publiés par le journal, la NSA assure qu'après enquête, aucun des services capables de mener ce genre d'opération au sein des seize agences du renseignement américain ou de ses proches alliés (services britanniques, canadiens, australiens) n'en serait responsable.

Mais la note prend la peine d'ajouter que les services secrets israéliens, également en mesure de conduire ce type d'attaque, n'ont, "de façon délibérée", pas été questionnés sur cette affaire.

"Il est possible qu'aider à déterminer le responsable des attaques informatiques contre les Français révèle l'implication d'un allié des Etats-Unis", met en garde la note.

"La NSA ne dit pas que le Mossad a mené l'attaque, mais semble néanmoins considérer comme nécessaire le besoin de mentionner l'existence d'un doute raisonnable à l'encontre de l'Etat juif", commente Le Monde.

Source de grandes tensions, mais activités légitimes

Les révélations de ces derniers mois "ont créé des tensions considérables dans nos relations avec certains de nos partenaires étrangers les plus proches", a admis jeudi Lisa Monaco, conseillère du président américain Barack Obama pour la sécurité intérieure et la lutte antiterroriste, dans une tribune libre publiée par le quotidien américain USA Today.

"Bien que nous collectons le même genre de renseignements que tous les autres pays, notre communauté du renseignement est soumise à plus de restrictions et de surveillance que dans tout autre pays dans l'histoire", écrit-elle.

Angela Merkel espionnée depuis l'ambassade américaine à Berlin

"Les écoutes seraient effectuées par un centre d'écoute baptisé Special Collection Service (SCS)", sous la responsabilité conjointe de la NSA et de la CIA et qui opérerait "dans les ambassades et les consulats américains à travers le monde, le plus souvent en secret", écrit le quotidien Süddeutsche Zeitung vendredi.

Le Süddeutsche Zeitung tire ses informations de documents fournis par Edward Snowden, l'ancien consultant du service de renseignement américain NSA à l'origine d'une série de révélations sur les activités d'espionnage des États-Unis dans le monde.

Les documents que Snowden a fourni à l'hebdomadaire Der Spiegel, qui ont été présentés au gouvernement allemand en fin de semaine dernière, ne permettent toutefois pas de dater précisément quand le téléphone portable d'Angela Merkel a été écouté, poursuit le SZ.

C. Biourge avec Belga et AFP

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