Enseignement : faut-il annuler les examens de fin d’année ?

Une pétition signée par plus de 24.000 personnes demande l’annulation "pure et simple des examens de fin d’année tant dans l’enseignement fondamental que dans le secondaire, de toutes écoles francophones de la Belgique, en cette année scolaire 2020-2021". Fermetures de classes, fermetures d’établissements et enseignement à distance ont chamboulé l’année scolaire. Le retour à l’école après les vacances de Pâques, devrait être, selon l’initiateur de cette pétition, consacré aux apprentissages plutôt qu’aux évaluations et examens.

Sur le site internet où la pétition a été lancée, l’initiateur, Luckson L.K., part d’un constat: "cette année scolaire, en termes pédagogiques et sanitaires, est bien pire que l’année dernière, plus de 60% des élèves (3e, 4e, 5e et rhétos) n’ont eu cours qu’un jour sur deux et ce, depuis novembre dernier".

Les fermetures de classes, parfois celles des écoles, la nécessité d’organiser un enseignement à distance, un jour sur deux, à partir de la 3e secondaire ont perturbé l’année scolaire. "Nul ne peut douter que les élèves n’ont vécu et ne vivent absolument pas une année normale", peut-on lire dans la pétition.

Miser sur les cours, plutôt que sur les examens

Dans ce contexte, l’auteur, déjà rejoint par plus de 22.000 personnes (en date du 20 avril) explique que la priorité, après ces vacances de Pâques, devrait être donnée aux apprentissages. Ce devrait être "surtout une période au cours de laquelle les professeurs pourront avancer considérablement dans la matière afin d’offrir ne fût-ce qu’un minimum des essentiels aux élèves pour mener à bien la suite de leur cursus scolaire, et pour les rhétos leur entrée dans la vie académique et/ou dans la vie professionnelle", peut-on lireMieux vaudrait donc consacrer le temps disponible, jusqu’à la fin juin, à des cours plutôt qu’à des examens.


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La pétition met en avant le fait que les jeunes sont déjà des victimes collatérales de la crise sanitaire. Organiser des interros, des examens et des épreuves certificatives ajouterait une "énorme pression". "Les interros journalières, les examens internes, les examens externes… Ne feront qu’empirer la situation déjà morose. C’est un véritable coup de massue que l’on prépare contre les familles, et qui ne fera qu’attenter au bien-être de chacune et de chacun", peut-on lire. En parlant des évaluations, la pétition évoque une "obsession répugnante" du système éducatif.

La pétition demande l’annulation des épreuves certificatives de juin. Cela "aura un effet positif sur tous les plans. Tant psychologique, pédagogique que sanitaire et social, alors que son maintien, sera un véritable désastre", estime l’auteur qui plaide pour que, comme l’année passée, il revienne "aux Conseils de classe de décider avec bienveillance et en tenant compte de la situation de chaque élève, dans l’intérêt de celui-ci et en parfaite concertation avec les parents, sur l’octroi ou non d’un Certificat, le passage ou non à la classe supérieure mais aussi une éventuelle réorientation".

Les évaluations certificatives seront-elles équitables cette année ?

A travers cette pétition se pose la question de la pertinence des évaluations certificatives qui seront organisées en cette fin d’année scolaire, qu’il s’agisse du CEB en fin d’études primaires, du CE1D en fin de premier cycle du secondaire ou du CESS, en fin de secondaires.

Tout récemment, la ministre de l’Enseignement a précisé, par circulaire, comment la fin d’année scolaire devait être envisagée. Les évaluations externes prévues habituellement sont maintenues, c’est-à-dire le CEB, le CE1D et le CESS. Les autres années, c’est aux écoles de décider. Selon la circulaire, les conseils de classe restent souverains et devraient statuer avec bienveillance sur le passage des élèves dans l’année supérieure. Le redoublement devrait être exceptionnel.


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Dans ce contexte, que penser de cette pétition qui plaide pour une suppression des évaluations et examens ?

Pour Bruno Humbeeck, psychopédagogue, il faut des évaluations. Le terme "évaluation" a chez lui tout son sens: rien à voir avec des examens ou des épreuves. "Si on présente les choses soit comme un examen, soit comme une épreuve, cela crée des réticences tout à fait normales dans le contexte actuel. Par contre, dire, 'pas d’évaluation' serait quelque chose d’extrêmement dangereux. C’est important qu’il y ait des évaluations parce que les élèves sont perdus et l’école l’est aussi", explique-t-il d’emblée.

Il suggère de ne pas supprimer les évaluations, mais plutôt le stress qui y est associé: les évaluations font partie des apprentissages. Elles permettent à l’élève de se situer par rapport aux connaissances qu’il doit acquérir. Idéalement, elles devraient aussi permettre à l’école de situer le niveau d’apprentissage de l’ensemble des élèves et d’évaluer ainsi si l’établissement scolaire a atteint ses objectifs pour ensuite relancer les apprentissages.

"S'interroger sur la pertinence de maintenir les évaluations est légitime"

Pour Azzedine Hajji, chercheur-doctorant en sciences psychologiques et de l’éducation à l’Université libre de Bruxelles, s’interroger sur la pertinence de maintenir des évaluations cette année est légitime. "On peut s’interroger sur la légitimité de vouloir maintenir des évaluations pensées dans des temps normaux alors qu’on est dans des circonstances difficiles", explique-t-il.

Cette année, des cours ont été suspendus, des classes et des écoles ont été fermées et l’enseignement à distance a compliqué la tâche des élèves. Dans ce contexte, organiser des évaluations externes comme les CEB, CE1D et CESS pourrait être problématique.

"En temps normal, déjà, pour certains enseignants, il n’est pas toujours évident de pouvoir aller jusqu’au bout des programmes et de pouvoir véritablement bien préparer leurs élèves à ces évaluations externes qu’ils ne conçoivent pas eux-mêmes, qui sont conçues de l’extérieur et qu’ils découvrent en même temps que leurs élèves, au moment même. Donc, ces difficultés-là se trouvent amplifiées par la situation actuelle"., estime Azzedine Hajji.


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Raison pour laquelle, selon Bruno Humbeeck, ces évaluations ne devraient pas, cette année, être certificatives. "Qu’il y ait, par exemple, un CEB mais présenté, nommé autrement cette année, pour que ce ne soit pas un certificat qui certifie quoi que ce soit, mais une évaluation dont chaque élève a besoin pour savoir où il en est, ce qu’il connaît, ce qui est en voie d’acquisition et ce qu’il ne connaît pas, parce que si vous écoutez un élève en primaire ou en secondaire, ils ont tous l’impression qu’ils sont perdus et qu’ils n’ont rien appris", estime-t-il.

Pour Bruno Humbeeck, "il faut éviter qu’il y ait des disqualifications à l’issue de ces évaluations, parce que c’est ça qui produit le stress". "Je crois que c’est ce que la ministre a voulu dire, avec des mots qui ont parfois été mal interprétés, quand on a parlé de clémence et de bienveillance", ajoute le psychopédagogue.

Faire confiance aux enseignants

Dans l’esprit de la dernière circulaire qui fixe les modalités de la fin d’année scolaire, les écoles devraient faire preuve de souplesse dans l’organisation des évaluations des évaluations de fin d’année, en dehors des CEB, CE1S et CESS.

Faire confiance aux équipes pédagogiques en place au sein des établissements scolaires serait la piste à suivre. "Ce sont des professionnels qui sont en capacité de mettre au point des évaluations qui vont leur permettre, en fonction des circonstances locales, propres à ce qu’a connu chaque établissement, de pouvoir évaluer si les élèves sont en mesure de passer d’une année à une autre. C’est une solution intéressante qui permet de ne pas générer encore plus d’inégalités que ne le fait la situation actuelle de manière intrinsèque, en leur permettant réellement de s’adapter aux différentes circonstances qu’ils ont connues", estime Azzedine Hajji, chercheur doctorant en sciences psychologiques et de l’éducation à l’Université libre de Bruxelles.

Les conseils de classe devraient aussi faire preuve de souplesse pour tenir compte, dans chaque établissement des réalités vécues par les élèves au cours de cette année scolaire.

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