Emmanuel André : "Des membres du gouvernement ont un discours anti-science"

Emmanuel André, ex-porte-parole interfédéral pour la lutte contre le Contre le Covid-19, était l’invité de Matin Première ce vendredi. L’occasion pour le médecin microbiologiste de dénoncer la gestion politique de la crise sanitaire.

La nouvelle composition du Celeval, le groupe d’experts qui conseille le Conseil national de sécurité (CNS), doit être validée ce vendredi en Conseil des ministres restreint. Ce Celeval était principalement constitué de virologues et d’experts scientifiques, médicaux, biologistes. Le panel va être élargi pour intégrer des économistes et des psychologues.

Pour Emmanuel André, cet élargissement est quelque chose d'"extrêmement positif". Il poursuit : "On est passé d’une crise qui était purement médicale, avec une épidémie très aiguë, à une crise beaucoup plus complexe, […] avec une prise de conscience par rapport à la santé mentale. Il y a aussi toute cette composante économique. […] Il faut prendre en considération beaucoup plus d’expertise et il faut aussi recréer du sens, il faut savoir vers où on va. Avoir un organe pluridisciplinaire est donc quelque chose d’extrêmement important. Il faut maintenant essayer de redéfinir, de réinventer, les priorités."

Le gouvernement "sensible aux lobbies"

Interrogé sur le fait qu’il y avait trop de scientifiques de laboratoire et pas assez d’hommes et de femmes de terrain pour conseiller les autorités, le médecin apporte cette réponse : "Il n’y a aujourd’hui plus de virologues dans le Celeval. On a enlevé les experts de la vaccination, les gens qui savent planifier la vaccination. On a enlevé les experts liés à tout ce qui est modélisation prédictive. Il y a donc toute une série d’expertises qui a été enlevée de cet organe maintenant officiel. Par contre, il y a d’autres choses qui ont été rajoutées. La chose la plus frappante, c’est qu’on a intégré dans cet organe de l’État des lobbies. Le lobby de l’économie, de l’événementiel. On sent que ce gouvernement est sensible à ces lobbies-là."

Selon Emmanuel André, certaines voix n’ont pas été assez entendues. Il cite "le monde de la médecine du travail, tout ce qui est prévention, tout ce qui est médecine scolaire, l’éducation à la santé, les experts en communication". Et d’interroger : "Parce que qu’est-ce qu’on voit aujourd’hui ? On voit énormément de théories du complot qui ont émergé et c’est parce que la stratégie de communication est probablement trop faible pour expliquer. Une partie de la population est très sensible à cette théorie du complot. On sait qu’une partie du gouvernement [y est très sensible aussi] par rapport à tout ce qui est expertise autour du climat par exemple. Certains membres du gouvernement sont sensibles à ces discours anti-science."

Le virologue cite le cas de David Clarinval, ministre fédéral du Budget et de la Fontion publique, qui avait interrogé le climatologue Jean-Pascal van Ypersele en 2013 sur le réchauffement de la planète (voir ci-dessous). "Il y a des membres du gouvernement qui ont un discours anti-science, poursuit Emmanuel André. Il faut savoir le reconnaître et c’est au rôle de la science de se définir et d’être plus proactive dans sa communication."

Pierre-Yves Jeholet a décrédibilisé le discours de la science pour essayer de crédibiliser le discours politique

Emmanuel André revient alors sur son échange tendu avec Pierre-Yves Jeholet, le ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le premier avait accusé le second de ne "pas avoir assumé le pouvoir qui lui a été confié par la population". "Pierre-Yves Jeholet, qui est responsable de tout ce qui est éducation et recherche en Fédération Wallonie-Bruxelles, a eu un discours qui a amplifié sur les réseaux sociaux et dans la population le phénomène de théorie du complot. Il a eu un discours anti-science générique. En mettant tout le monde dans un pot où tout le monde se disputerait autour de choses complètement discordantes, il a décrédibilisé le discours de la science pour essayer de crédibiliser le discours politique. Je pense que c’était quelque chose qu’on observe, on n’est pas le seul pays où ce genre d’événement se passe, mais c’est maintenant au monde scientifique à essayer de pouvoir donner des réponses structurées dans le long terme. C’est un phénomène de société."

Emmanuel André rappelle que "le rôle de l’expertise scientifique n’est pas de plaire. Il y a la nécessité de pouvoir expliquer les choses qu’on connaît et de pouvoir suggérer des nouvelles solutions, soit les inventer, soit simplement, dans le panel de solutions qu’on a, pouvoir en proposer des nouvelles. Et dans l’exercice du GEES ou du Celeval, c’est essayer de pouvoir trouver des équilibres entre ces différentes solutions. On sait que face à cette crise, […] il y a la théorie du laisser-faire. Et on voit aussi que dans ce Celeval, on a enlevé par exemple un économiste qui était très attentiste, Mathias Dewatripont, pour aller placer un économiste qui prône la théorie du laisser-faire. Il y a donc des équilibres qu’il faut pouvoir trouver et la communauté scientifique doit pouvoir suggérer toute une série d’équilibres possibles. Après, c’est aux politiques à choisir, mais suggérer ces équilibres est le rôle des scientifiques".

Discours anti-science et populisme

L’opposition entre experts et politiques s’est cristallisée dans la communication autour de l’épidémie, estime Emmanuel André. "Quand il y a des mauvaises nouvelles, on dit que ce sont les scientifiques. Et quand il y a des bonnes nouvelles, les politiques se l’approprient. C’est de bonne guerre, ce type de stratégie de communication existe depuis longtemps. Mais par contre, est-ce qu’ils ont vraiment laissé la main ? Pierre-Yves Jeholet, en responsable de la culture, décrit des experts et des virologues qui travaillent au quotidien encore et de façon bénévole pour soutenir tout le secteur de l’événementiel et de la culture à relire tous les protocoles. Il sollicite donc encore au quotidien les virologues, mais dans sa communication, quelque chose a clairement changé."

De l’anti-science au populisme, il n’y a qu’un pas, selon l’ex-porte-parole interfédéral. "Le danger de l’anti-science est de dévier vers l’utilisation de la science et de l’évidence scientifique à des fins populistes, c’est-à-dire que certaines évidences dans notre société, que soit le changement climatique — mais ce n’est pas mon secteur d’expertise — ou que ce soit ici la gestion de cette épidémie, nécessitent des mesures qui sont parfois impopulaires ou des mesures qui doivent être revues et réadaptées car on est dans des équilibres instables. Ce sont évidemment des choses qui sont extrêmement impopulaires, puisque demander à la société de changer et de s’adapter nécessite des efforts extrêmement importants, et on voit aujourd’hui tous les efforts qui ont été produits. C’est impopulaire et certains choisissent d’affronter ces difficultés par une décrédibilisation de l’évidence scientifique et d’autres choisissent la méthode courageuse."

Des erreurs de sa part dans la gestion de la crise sanitaire

L’épidémiologiste Yves Coppieters a rédigé un rapport qui sera au cœur des discussions de la commission spéciale Covid qui démarre ce vendredi au Parlement. Il dénonce notamment la prise de contrôle de la gestion de l’épidémie par un petit groupe, ce qui a constitué, dit-il, un frein au déploiement de stratégies plus globales. Sur ce point, Emmanuel André choisit de ne pas s’exprimer. "Je vais décider de ne pas répondre à des questions qui seront posées au Parlement. Je crois que c’est vraiment le rôle du Parlement d’aller approfondir ces questions."

Pas question non plus de se prononcer sur des erreurs qu’il aurait pu lui-même commettre dans la gestion de l’épidémie de Covid-19 en Belgique. "Ces erreurs, je pense que ce sera au Parlement et aussi au décours de cette épidémie à juger. Ce ne serait pas à moi. Je pense que je ne suis pas le meilleur juge pour cela. Par contre, je pense que quelque chose qui a été consistant, c’est de pouvoir communiquer les incertitudes au moment de certaines décisions, de certains avis. Et là-dessus, je pense que j’ai été consistant."

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