Elections 2014: les sept enseignements majeurs d'un triple scrutin

Enjeux nombreux et cruciaux, comme nous l’écrivions il y a quelques jours : voici une tentative de présentation des principaux enseignements de la "mère de toutes les élections".

L’ascension de la N-VA : un résultat à interpréter

Bart De Wever a-t-il réussi son pari ? Au regard des chiffres engrangés au fédéral, son parti a incontestablement progressé: avec 20,26% des voix à la Chambre, et une augmentation de près de 3% des suffrages, le parti nationaliste est la plus importante formation du pays. En Flandre, la N-VA fait plus de 30% des votants dans plusieurs circonscriptions flamandes. Mais les observateurs relèvent deux points qui risquent de relativiser la victoire des nationalistes.

Le premier se rapporte au vivier de voix dans lequel semble avoir puisé la N-VA pour améliorer son score par rapport aux précédentes législatives. Si c’était sa volonté, le parti nationaliste a échoué à affaiblir ses concurrents, le CD&V en tête. C’est en asséchant le Vlaams Belang, qui passe de 7,76 à 1,80% des voix à la Chambre, que la N-VA a progressé. Les sociaux-chrétiens de Kris Peeters font mieux que résister, en améliorant leur score au fédéral, tout comme l’Open VLD qui reprend quelques couleurs. C’est ce qui fait dire à certains que la coalition sortante n’a pas été désavouée par l’électeur flamand.

La seconde raison de relativiser le score de la N-VA est mathématique: la N-VA ne réussit pas à se rendre incontournable à la Chambre. En d’autres mots, une majorité alternative sans la N-VA aurait toute sa légitimité en termes de voix. La progression du CD&V et de l’Open VLD rendent par exemple la critique portant sur la majorité sortante – "pas majoritaire en Flandre" - caduque.

S’exprimant sur nos antennes, le politologue anversois Dave Sinardet tempère tout de même le constat. "Si la N-VA n’est pas mathématiquement incontournable, elle l’est psychologiquement". Un point de vue relayé par des éditorialistes flamands : "Laisser de côté le plus important parti du pays ébranle la crédibilité de l'ensemble du système belge", écrit Isabel Albers dans le Tijd, au lendemain du scrutin.

Mais si les négociations s’enlisent, cette remarque risque d’être plutôt atténuée. "La N-VA se retrouve bien seule", écrivait notre chroniqueur politique, Philippe Walkowiak. "Alors qu’elle espérait qu’avec un tel score, CD&V et Open-VLD viendraient lui manger dans la main, c’est tout le contraire qui est en train de se produire. Bart De Wever doit en même temps désormais trouver des alliés pour former un gouvernement flamand dirigé par son parti et convaincre des partis francophones de s’allier à la N-VA au fédéral. Pour y arriver, Bart De Wever devra faire ce qu’il n’est jamais arrivé à faire en 2007 comme en 2010 : des concessions".

Comme le résume Jan Segers, du Laaste Nieuws, "pour arriver au pouvoir, (Bart De Wever) reste dépendant du bon vouloir des autres partis. Il devra mériter ces derniers, les reconquérir même." Entre les partis francophones qui seront à la manœuvre pour le faire échouer, et les partis néerlandophones qui pourraient faire monter les enchères (réussir la formations du gouvernement flamand est primordiale pour la N-VA), Bart De Wever n’aura pas la tâche aisée.

"Mathématiquement, la N-VA est incontournable. Politiquement et psychologiquement, est-ce que le CD&V peut assumer ce choix-là ? Est-ce qu'il peut le faire en dissociant le Fédéral de la Région. Ce n'est pas nous qui avons la réponse", expliquait Olivier Maingain au lendemain du scrutin. "Incontestablement, c'est le CD&V qui a la clé": une analyse que partagent beaucoup aujourd'hui.

Ce sont entre autres ces raisons qui font dire à Bart Maddens – fondateur de la théorie du même nom – que "le plan N-VA pour le confédéralisme peut déjà être enterré dans les Archives et Centre de documentation pour le nationalisme flamand".

Au cdH, Benoît Lutgen confirme, le parti limite la casse

Le pari n’était pas gagné d’avance pour le président du parti humaniste, Benoît Lutgen. Avec la tuile du survol de Bruxelles, dossier éminemment médiatisé, le cdH terminait la campagne sur des doutes. Les sondages le donnaient en net recul. Et les effets négatifs semblaient encore possibles sur sa situation à Bruxelles.

Mais force est de constater que la stratégie humaniste a payé. 3ème parti en nombre de voix au Parlement wallon, le cdH ne reflue que de très peu, gardant son nombre de sièges intact. Idem au parlement fédéral : pas de perte en sièges pour les députés humanistes, qui restent au nombre de 9… de quoi démentir les prévisions alarmistes.

Sans surprise, cependant, et malgré la locomotive Joëlle Milquet, le cdH bruxellois perd deux sièges, et se fait dépasser par le FDF.

Après des années d’érosion continue, le cdH souffle donc quelque peu. Et peut se réjouir d’un résultat en particulier : celui concerne son président. Reprenant la main après les années Milquet, d’aucuns attendaient le Bastognard au tournant. Mais Benoît Lutgen a confirmé son leadership sur le parti, amenant le cdH à la première place dans sa province luxembourgeoise.

Le MR qui gagne, mais perd

… et le PS qui perd mais gagne. Car c’était bien un des enjeux de ces élections : le MR allait-il pouvoir devancer le PS dans les assemblées régionales et à la Chambre? Le centre de gravité allait-il se déplacer – encore – pour permettre aux libéraux d’atteindre leur but, et de concrétiser – enfin - leur victoire ?

Une constatation : si PS, cdH et MR ont crié victoire au lendemain du 25 mai, c’est bien ce dernier qui peut se prévaloir d’une belle avancée en termes de voix. Une progression qui se traduit aussi bien à la Chambre (+0,36%) qu’au Parlement wallon (+3,28%).

Las, ce ne sera pas assez pour dépasser le parti socialiste dans aucune assemblée. A Bruxelles, le score en repli des réformateurs les font passer à la seconde place.

Mais les libéraux pourront se prévaloir d’un certain avantage psychologique, et, comme le précisait Didier Reynders, d’avancer que la famille libérale est en progression au nord et au sud du pays.

Autre enseignement : l’ "échec" de Didier Reynders à Bruxelles conforterait Charles Michel, désormais perçu comme le "seul patron à bord".

Pour le PS, en creux, on perd des voix, mais on maintient ses positions. Première formation en Wallonie et à Bruxelles, le parti socialiste y a la main. Perdant 3 sièges à la Chambre, il sauve globalement une campagne où le doute, parfois la panique, émergeait face aux critiques syndicalistes et à la montée en puissance du PTB-Go.

Les petits partis: le PTB-Go en force

Il n'a pas dépassé les 8% comme certains le prédisaient. Mes le PTB-Go a créé la sensation ce 25 mai. Dépassant le seuil d'éligibilité dans trois assemblées (mais pas au Parlement flamand), le parti de Raoul Hedebouw confirme l'intérêt qu'il a suscité pendant la campagne. Fait saillant: dans certaines circonscriptions, il atteint des scores inespérés (Herstal, Seraing). "Il s'agit de cantons particuliers" estimait Jean Faniel sur nos antennes. Malgré cela, le parti envoie en tout 8 élus: 2 à la Chambre, 2 au Parlement wallon, et 4 à Bruxelles. Quel rôle tiendront ses nouvelles recrues? A voir. Les déclarations de Raoul Hedebouw, élu à la Chambre, se veulent radicales: "Le PTB-go! refusera de s'inscrire dans une majorité qui aura pour but d'imposer l'austérité aux travailleurs. Si vous voulez imposer l'austérité comme dans toute l'Europe, vous aurez contre vous les députés du PTB-go! mais aussi les travailleurs qui veulent faire barrage à ces politiques de coupes budgétaires", a-t-il affirmé. Mais il est difficile de ne pas faire le parallèle avec Ecolo... Un mouvement qui a été un aiguillon de la politique belge pendant des années. Reste à voir si le PTB Go! pourra s'inscrire dans ce contexte.

"Notre succès électoral est dû au fait que les gens aspirent à du changement et que nous nous occupons vraiment des problèmes de la population", estime Aldo Carcaci, le seul élu du Parti populaire à la Chambre. Un candidat a pu également être élu au Parlement wallon. Le Parti populaire ne disparaitra pas, donc, mais son poids reste très limité.

La campagne a donc bien abouti sur l'émergence de nouvelles forces dans les parlements. Impossible de savoir si cela sera durable.

Tous gagnants, sauf Ecolo

Un cauchemar qui se répète: en mai 2003, après une législature de participation dans la majorité arc-en-ciel, les verts repassaient sous la barre des 10%; en mai 2014, après une législature de participation dans les majorités "olivier" dans les Régions et à la Fédération Wallonie-Bruxelles, après le soutien à la réforme institutionnelle à la Chambre, le parti écologiste connait le même séisme. Perdant 10% des votes aux parlements wallon et bruxellois, et un tiers de ses sièges à la Chambre, Ecolo se fait dépasser par le cdH et le FDF à Bruxelles, et par le cdH à la Région.

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Débriefing à Ecolo le 26 mai © VIRGINIE LEFOUR - BELGA
Ecolo: le bureau du parti le 26 mai © VIRGINIE LEFOUR - BELGA
Les militants Groen, satisfaits, le 25 mai © KURT DESPLENTEER - BELGA

Le parti a manifestement pâti, comme prévu, de la montée du PTB-Go. Ces piètres résultats devront être analysés, estime Marcel Cheron sur nos antennes. "Ce n’est pas Ecolo qui choisit l’opposition. Ce sont les chiffres qui sont tels que peu de gens peuvent imaginer à mon avis que nous soyons encore dans une majorité". Un message brouillé par les affirmation d'Emily Hoyos, coprésidente du parti : "Il est évident que ce n'est pas nous qui allons envoyer les invitations. On va répondre à tous ceux qui veulent mettre du souffle et de l'enthousiasme dans leurs déclarations, compte tenu de notre projet politique"... Désaccords et assemblées houleuses en perspective ? Ecolo devra se positionner dans les prochains jours...

Si une participation dans les exécutifs régionaux paraît hasardeuse, au fédéral, le parti pourrait s'appuyer sur son partenaire néerlandophone et sa remarquable progression. Groen ! a en effet été l'une des surprises de la campagne et des élections, sans doute au détriment du sp.a, qui perd des plumes.

Le FDF compte à Bruxelles

"Qui aurait pu penser à la troisième place, avec un tel score, il y a trois semaines? Sur Bruxelles, notre objectif est atteint à 100%. Nous nous sommes bien détachés du cdH et d'Ecolo", a commenté Olivier Maingain, à la sortie du bureau de son parti, lundi. Le FDF a résisté, et plutôt bien, à sa scission du MR. Réalisant à Bruxelles un score tout à fait satisfaisant, 14% des voix, il pointe en troisième position au parlement régional, avec 12 sièges. Olivier Maingain espère désormais entrer dans une majorité régionale. "Cela dépendra du PS et de son partenaire privilégié qui serait le cdH", a-t-il ajouté avec beaucoup de prudence. Contrat rempli, donc.

Le séisme populiste secoue l'Europe

Les citoyens des 28 pays membres de l'union européenne ont voté, et la marée populiste et eurosceptique redoutée a bien eu lieu. La France envoie 25 députés du Front national au parlement européen, et, dans un autre genre les eurosceptiques du UKIP deviennent le premier parti britannique.

De manière moins marquée, un peu partout, en Autriche, au Danemark, dans une moindre mesure en Finlande, en Hongrie, les extrêmes et les partis anti-européens - ce ne sont pas toujours les mêmes - réalisent de bons scores.

En les regroupant tous - même s'ils ne défendent pas spécialement la même chose -, ces élus représentent un quart des députés venant de ces formations jusqu'à présent marginales au sein du parlement européen.

Wahoub Fayoumi

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