"E-Change": du neuf avec du vieux... briscard?

Sébastien Brunet, politologue, professeur à l'ULG et administrateur général de l'IWEPS, l'Institut Wallon de l'Évaluation, de la Prospective et la Statistique.
Sébastien Brunet, politologue, professeur à l'ULG et administrateur général de l'IWEPS, l'Institut Wallon de l'Évaluation, de la Prospective et la Statistique. - © RTBF

"E-Change" a donc montré le bout de son nez ce mercredi : un nouveau mouvement politique ou, du moins, un groupe de réflexion sur la politique en Belgique francophone.

Mais, attention, ce "n'est certainement pas un parti", assurait notamment Alda Greoli (cdH) ce mercredi. "Pas encore", pourrait-on être tenté de rajouter.

Non, c'est même "tout à fait l'inverse d'un parti", martelait encore Jean-Michel Javaux (Ecolo), l'un des initiateurs du mouvement, ce jeudi matin sur La Première.

Les dizaines d'autres mouvements aux membres inconnus

En attendant, si l'ambition électorale "n'est pas à l'ordre du jour", on est en droit de s'interroger sur l'émergence, et même sur le traitement médiatique, d'un tel mouvement, estime le politologue Sébastien Brunet.

"Il y a des dizaines de groupes un peu partout en Belgique qui se montent par des citoyens, qui sont inconnus, mais qui sont mobilisés par la question politique. (...) Comment pouvons-nous aujourd'hui dans nos démocraties représentatives favoriser l'émergence de véritables mouvements politiques qui ne sont pas le fruit, le résultat d'autres partis politiques ou d'autres traditions politiques ?"

Ce constat "dérange" ce professeur de l'ULG, car, dit-il, cela "donne l'impression que, pour créer un mouvement politique ex nihilo, on ne peut pas faire autrement que de se reposer sur des personnes qui sont déjà des vieux briscards de la politique, des personnes qui ont les réseaux".

"Ça, c'est gênant", ajoute Sébastien Brunet. "Ça démontre qu'il y a une impossibilité de créer un mouvement si on n'est pas déjà soi-même dans la politique. Et ça pose la question de savoir comment nos systèmes démocratiques sont en mesure de permettre l'émergence de nouveaux mouvements. Comment peut-on donner la possibilité des citoyens qui sont des inconnus, mais qui sont mobilisés par la question politique par le savoir, par vivre le vivre ensemble, etc., comment peut-on leur donner les moyens de s'engager en politique ?"

"Resucée de resucée"

Le politologue salue toutefois le caractère "pluraliste" de ce groupe de réflexion, jugeant qu'il s'agit d'une "bonne chose" que des personnes s'y engagent et "sortent de leur parti traditionnel".

Mais "la question derrière cela, c'est que l'on risque d'avoir l'émergence en fait d'une resucée d'un mouvement politique qui est la resucée de toute une série d'autres partis déjà existants".

"Ça montre aussi très clairement que les vieux piliers de la société belge sont aujourd'hui complètement sabotés, poursuit celui qui est aussi administrateur général de l'IWEPS, l'Institut Wallon de l'Évaluation, de la Prospective et la Statistique. Quand le citoyen va voter, il peut être très proche de certaines idées de DéFI, du MR, et être en même temps aussi proche de plusieurs idées du cdH, et encore d'autres propositions du PTB ou du parti socialiste. Résultat : le citoyen d'aujourd'hui n'est plus cataloguable, classable dans l'un des piliers traditionnels. Le fait d'avoir des groupes qui vont mixer des personnes d'horizons différents, cela va donc peut-être répondre à une certaine attente des citoyens."

Les idées ont besoin de moyens pour ne pas rester des idées

Cette réponse bariolée ne pourrait toutefois être apportée dans l'isoloir que sous la forme d'un parti. Même ce n'est pas l'ambition de ce groupe "E-Change", il ne serait de toute façon pas aussi simple de franchir le pas, explique Sébastien Brunet.

"C'est extrêmement compliqué, assure-t-il. Surtout le premier écueil, la première grosse difficulté, qui n'est autre que l'argent. Pour créer et mettre en place un parti politique, il faut beaucoup de moyens. Il faut du financement, il faut prendre le temps, il faut que les personnes aient du temps à consacrer à l'organisation du programme politique, de la mobilisation des citoyens qui pourraient rentrer dans ce parti politique..."

"Ça suppose donc beaucoup de moyens. Et nos systèmes politiques aujourd'hui ne donnent pas nécessairement la possibilité à de nouvelles idées, à de nouveaux groupes de se former."

Se mobiliser ou laisser les choses aller "droit dans le mur"

Le nouveau souffle démocratique viendra plutôt d'une "mobilisation citoyenne", estime le politologue : "Aujourd'hui, les citoyens restent très calmes par rapport à la situation politique actuelle, nous restons très dignes. On peut s'en réjouir. Et il faut sans doute utiliser cette force d'inertie pour créer justement des mouvements particuliers, pour amener la politique à se changer d'elle-même, en interne".

"C'est un possibilité de changement." L'autre possibilité serait à la fois plus passive et plus radicale : il s'agirait, conclut Sébastien Brunet, "d'attendre que tout aille dans le mur et de voir ce qu'il se passera quand plus aucun parti politique n'aura la confiance des citoyens".

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