Affaire Delphine Boël: "On se croirait revenu à la cour de Louis XIV"

Pierre Kroll
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Pierre Kroll - © Pierre Kroll

Delphine Boël attaque la famille royale en justice. Elle demande une analyse ADN pour prouver qu'elle est bien la fille d'Albert II. Crime de lèse-majesté ou volonté légitime d'être reconnue ? Que cherche vraiment Delphine ? L'amour, la revanche, les honneurs, l'héritage... ? Sa démarche a-t-elle une chance d'aboutir ? Le débat s'est enflammé sur le plateau de Mise au Point, coincé entre droit au respect de la vie privée et déclarations hypothétiques.

Ce week-end, la mère de Delphine Boël est sortie du silence en consacrant une interview à Martine Dubuisson, pour le quotidien Le Soir. Sybille de Selys Longchamps sort du silence pour "rétablir la vérité", dit-elle, et "défendre sa fille". Peut-on encore douter, aujourd'hui, du lien de paternité qui unirait Delphine au Roi ? "Je n'entends personne le remettre en cause", déclare la journaliste du Soir, en expliquant que "si c'était infondé il y aurait eu des démentis cinglants, ce que je n'ai pas entendu".

Le débat prend alors aussitôt un tournant, coincé entre le respect de la vie privée d'un côté, et les seules supputations que les invités peuvent émettre. Du coup Josy Dubié, sénateur honoraire, dit préférer ne pas se prononcer sur les "infidélités" mais invite le Roi "dont on attend un rôle exemplaire", dit-il, à "assumer les conséquences de son geste". Pour lui, le Roi "fuit ses responsabilités, ce qui est terriblement hypocrite pour une famille ultra-catholique."

Marc Uyttendaele, constitutionnaliste à l'ULB, rappelle quant à lui qu'"on peut juger le Roi sur les actes politiques qu'il pose, pas sur sa vie privée." Il confie cependant que cette histoire l'interpelle ​"au niveau des mœurs, que l'on peut cette fois juger". Et en parlant du "milieu de la noblesse", il pointe un "fossé dans la société" "On se croirait revenu à la cour de Louis XIV. Quand on voit qu'on interdit à un tel de ne plus voir quelqu'un, on assiste au rejet d’un corps étranger loin d'un milieu parce qu’il est 'mal né'", dit-il.

La monarchie vit-elle sur une autre planète ?

Martine Dubuisson revient sur ce qu'elle qualifie de "momentum", en 1999, date à laquelle Albert II avait eu l'occasion de s'exprimer en plateau à ce sujet. Pour la journaliste, la question des enfants illégitimes n'était "plus aussi tabou qu'avant", et le Roi aurait dû en profiter pour faire la clarté sur cette histoire, même si selon Francis Delpérée, il l'avait "dit à demi-mot".

Et Josy Dubié de dénoncer, en s'appuyant sur les propos de la maman de Delphine, "un milieu lâche""Madame de Selys a été approchée par de nombreuses personnes dont le but était d'être anoblies alors qu'elle côtoyait le Roi", dit-il. "Mais quand leur liaison est devenue plus claire, ils l'ont fuie comme une pestiférée."

A ces mots, Armand De Decker s'insurge, en précisant qu'à sa naissance en 1968, Delphine a un père légal : "Je rappelle qu'elle est légalement la fille de Jacques Boël. Le Roi ne pouvait donc, comme n'importe quel citoyen, déclarer qu'il la reconnaissait juridiquement", affirme le sénateur MR et bourgmestre d'Uccle.

Reconnaissance sociale ou juridique, un monde de différence

Très vite Francis Delpérée, sénateur cdH et constitutionnaliste, rappelle que, si les sondages ont révélé qu'une majorité de la population était en faveur de la reconnaissance du lien de paternité réclamée par Delphine Boël, "la reconnaissance sociale n'a rien à voir avec la reconnaissance juridique".

Pour Armand De Decker, "le roi n’a pas été magnifiquement conseillé dans sa façon de réagir." Et il ajoute, en évoquant son recours, "mais je crois que Delphine ne l’a pas été non plus".

Martine Dubuisson embraye. Selon elle, "ce recours en justice ne l’aidera pas forcément, mais c'est un dernier geste alors qu'elle a le sentiment d'avoir tout essayé."

Patrick De Neuter, psychanalyste et professeur émérite à l'UCL, insiste sur le fait qu'avec "cette solution extrême" (le recours en justice, NDLR) la reconnaissance juridique peut miner totalement le besoin "le plus élémentaire" de reconnaissance sociale.

"La reconnaissance est d’abord humaine avant d’être juridique. On a besoin de ça pour se construire", ajoute-t-il. Mais il invite aussi à l'objectivité : "Ce genre de situation ne se passe pas que dans la famille royale, c'est très fréquent. Et il y a aussi de la souffrance des deux côtés, dans les deux familles."

Delphine a-t-elle une chance d'aboutir en justice ?

Cela ne fait pas le moindre doute, les chances de Delphine Boël d'obtenir gain de cause en justice sont maigres. Comme l'explique Jehanne Sosson, avocate et professeur de droit de la famille à l'UCL, "c'est légalement le mari de la femme qui est le père de l'enfant au moment de sa naissance. Une personne qui a un père légal ne peut donc pas être reconnue par un autre tant que la filiation qui l'unit au premier n'a pas été mise à néant." Et elle ajoute : "Ce qui explique certainement le fait qu'elle ait cité Jacques Boël en justice."

Autre obstacle sur le chemin de Delphine : la Constitution. Marc Uyttendaele rappelle que "selon l'article 88, la personne du Roi est inviolable." Mais il ouvre tout de même une porte, bien qu'étroite, en évoquant une certaine "élasticité de la loi" "Un juge pourrait peut-être, dit-il, "écarter une disposition qui contraint les libertés garanties par la Cour européenne des droits de l'homme." Francis Delpérée ne croit cependant absolument pas à cette possibilité, doutant du fait que "la CEDH modifie un système établi comme conforme aux règles démocratiques en vigueur dans tant de pays." Seule l'abdication du Roi permettrait donc l'aboutissement de cette action, selon le sénateur cdH.

Reste la possibilité de demander à Philippe ou Astrid, cités eux aussi en justice, de fournir un échantillon ADN. Ce qu'écarte aussitôt Jehanne Sosson : "L'expertise ne peut se faire qu'avec la personne directement concernée, sauf en cas de décès", tranche-t-elle.

Quid des droits de succession ?

Le débat a pris fin sur une hausse de ton générale. La Constitution stipulant que, comme le déclare Francis Delpérée, "seuls les enfants nés dans le mariage sont successeurs au trône", ôte toute possibilité pour Delphine de percevoir les droits de succession, même si le Roi la reconnaissait. Un système "débectant et discriminant" selon Marc Uyttendaele, parce qu'il écarte selon lui "les enfants adoptés ou naturels d'accéder au trône". Et le constitutionnaliste d'ajouter : "Cela ne me rend pas fier de mon pays."

Patrick De Neuter a tenu à tempérer, en affirmant ceci : "Je reçois des couples", a-t-il dit, "et parfois en écoutant leurs versions on a l’impression qu’ils n’ont pas vécu les mêmes choses... Donc je pense qu’après la version de madame de Selys Longchamps, il faut avoir celle du Roi." Il rappelle et cite cette phrase, "Tu n'es pas ma fille" qui aurait été prononcée par Albert II. "Si ça a été dit, ce sont des phrases assassines. Mais ça reste des déclarations qui proviennent d’un seul côté."

G. Renier

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