Délabrement du palais de justice: "désinvestissement" et "désorganisation" selon Jean de Codt

Au palais de justice de Bruxelles, les greffiers de la Cour de cassation ont eu une grosse frayeur cette semaine: une partie du plafond de leur bureau s'est effondré à cause d'une infiltration d’eau. Il n'y a pas eu de blessé, fort heureusement. Interrogé sur La Première, Jean de Codt, premier président de la Cour de cassation "ne cache pas que l'inquiétude commence à se répandre. Cet écroulement de plafond n'est pas le premier incident que nous ayons à déplorer. C'est un phénomène récurrent. Cela se passe depuis quelques années maintenant, il y a une certaine inquiétude bien évidemment, car nous ne savons pas à quel endroit des écoulements vont encore se produire".

De tels incidents peuvent se produire "un petit peu partout" selon lui, "parce que le palais de justice à une surface de toiture absolument gigantesque. Il y a donc énormément de gouttières, de voies d'évacuation d'eau. Et donc il y a un entretien qui doit être fait de toutes ces gouttières ce qui n'est pas nécessairement fait régulièrement comme il se doit. Il y a aussi peut-être un problème de conception. C'est-à-dire que d'après certains experts, les avaloirs, les voies d'évacuation d'eau ne sont pas en nombre et en quantité suffisante pour permettre d'évacuer d'énormes masses d'eau telles qu'on peut avoir lorsqu'il y a des orages comme celui que nous avons connu" poursuit Jean de Codt.

Désinvestissement et désorganisation

Selon lui tout cela est le un signe d'un désinvestissement au moins partiel de la justice: "Je pense aussi que le palais de justice nous parle au 19e siècle, il nous disait la puissance de la Belgique et le fait que la Belgique était un pays sûr de lui avec quelque chose à dire. Et aujourd'hui le palais de justice parle toujours aussi fort mais son message est tout à fait différent. Il nous dit 'mais regardez comme l'Etat fédéral est faible, comme la justice est faible'. Au-delà du problème d'insécurité que les usagers du palais peuvent ressentir, il y a cette indignation, je crois que le mot n'est pas trop fort, par rapport à un désinvestissement. Le mot que vous avez choisi me paraît juste mais il faut y ajouter, je pense, une désorganisation. Au fond nous sommes très mal organisés. Je crois qu'il y a beaucoup de gens aussi bien parmi les décideurs que dans la population, beaucoup de gens aiment ce palais. C'est extraordinaire comme ce palais aujourd'hui est aimé jusqu'à y compris le ministre de la Justice, il aime ce palais. Alors pourquoi est-ce que ça ne fonctionne pas ? Je crois qu'on a vraiment un problème d'organisation".

Le palais de justice a été construit par l'architecte Poelaert, sur une superficie de 26 000 mètres carrés. Ne faudrait-il pas un bâtiment plus moderne, plus adapté à l'informatisation, et plus fonctionnel? "Je ne suis absolument pas d'accord. Le palais de justice est promis à un bel avenir judiciaire, j'en suis convaincu. Il sera toujours là quand nous aurons disparu depuis longtemps. Je sais qu'il y a une tendance à vouloir que l'État belge loue cher et vilain des locaux judiciaires dans des bâtiments de pacotille à l'architecture plate et insipide. Mais le palais de justice à une charge émotionnelle. Le palais de justice incarne véritablement la justice. Quant à la modernité, il est parfaitement possible de mettre du wifi partout. Et, lorsqu'il est apparu qu'il fallait organiser des procès à haut risque, croyez-vous que ces salles d'audience hautement sécurisées sont construites dans des bâtiments modernes ? C'est dans les entrailles du palais Poelaert qu'on a trouvé le lieu, au cœur même de cette citadelle de pierre. C'est là qu'on se dit qu'on est le plus sûr que la sécurité est la mieux assurée. Donc le palais de justice a incontestablement un avenir et un avenir judiciaire. Et nous autres magistrats en Cour de cassation, en cours d'appel, en Cours d'assise, en tribunal de première instance, nous sommes fermement décidés à nous accrocher à ce bateau. Le bateau a l'air de couler mais on ne va pas l'évacuer, on va essayer de colmater la brèche".

"Je suis arrivé à Bruxelles en 1962, j'avais 7 ans, et je me rappelle que les échafaudages du palais de justice existaient déjà. Cela dit, ne désespérons pas. Ils seront paraît-il présents jusqu'en 2040, c'est décourageant. J'espère que c'est un faux bruit, une fausse rumeur, c'est impossible, c'est inadmissible. Nous espérons bien avant 2040 que la restauration des façades pourra commencer. Elle commencera par la plus belle façade qui est la façade donnant sur la sur la place Poelaert" dit encore Jean de Codt.

"Pour des raisons à mon avis administratives, on a décidé que le premier président de la Cour de cassation de Belgique, la cour ayant son siège dans le palais Poelaert, serait le magistral gestionnaire du bâtiment. Mais c'est en partie une fiction parce qu’il n'y a pas le personnel suffisant et nécessaire, ni le budget suffisant pour exercer les responsabilités et la direction qui va de pair avec cette mission de gestion d'un bâtiment. C'est un bâtiment énorme qui couvre 2,5 hectares au sol" conclut Jean de Codt.

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